Thématique citations : Les alexandrins

879 Citations

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L'amant désespéré


Recherchez, vains mortels, le tumulte des villes!
Ce qui charme vos yeux aux miens est en horreur.
Ce silence imposant, ces lugubres asiles,
Voilà ce qui peut plaire au trouble de mon coeur.

Arbres! Répondez moi... Cachez-vous ma Sylvie?
Sylvie, ô ma Sylvie!... Elle ne m'entend pas.
Tyrans de ces forêts, me l'auriez-vous ravie?
Hélas! Je cherche en vain la trace de ses pas.

O feuillages chéris, voluptueux feuillages!
Combien de fois vos noirs ombrages
Nous ont aux yeux jaloux l'un et l'autre voilés,
Et que ces doux instants se sont vite écoulés!

Toi qui me répétais les chants de ma Sylvie,
Quand, seule, elle vantait les douceurs de sa vie,
L'entends-tu, parle, écho; dis, me la rendra-t-on?
Hélas! Il semble qu'il dit non...


Par: Nicolas Gilbert

Ajoutée par Savinien le 11/03/2020

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A une passante


La rue assourdissante autour de moi hurlait.
Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,
Une femme passa, d'une main fastueuse
Soulevant, balançant le feston et l'ourlet;

Agile et noble, avec sa jambe de statue.
Moi, je buvais, crispé comme un extravagant,
Dans son oeil, ciel livide où germe l'ouragan,
La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.

Un éclair... Puis la nuit! - Fugitive beauté
Dont le regard m'a fait soudainement renaître,
Ne te verrai-je plus que dans l'éternité?

Ailleurs, bien loin d'ici! Trop tard! Jamais peut-être!
Car j'ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,
Ô toi que j'eusse aimée, à toi qui le savais!


Par: Charles Baudelaire

Ajoutée par Savinien le 10/03/2020

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La Belle Matineuse


Des portes du matin l'Amante de Céphale,
Ses roses épandait dans le milieu des airs,
Et jetait sur les cieux nouvellement ouverts
Ces traits d'or et d'azur qu'en naissant elle étale,

Quand la Nymphe divine, à mon repos fatale,
Apparut, et brilla de tant d'attraits divers,
Qu'il semblait qu'elle seule éclairait l'Univers
Et remplissait de feux la rive Orientale.

Le Soleil se hâtant pour la gloire des Cieux
Vint opposer sa flamme à l'éclat de ses yeux,
Et prit tous les rayons dont l'Olympe se dore.

L'Onde, la terre et l'air s'allumaient alentour
Mais auprès de Philis on le prit pour l'Aurore,
Et l'on crut que Philis était l'astre du jour.


Par: Vincent Voiture

 

Ajoutée par Savinien le 10/03/2020

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Mais si faut-il mourir, et la vie orgueilleuse,
Qui brave de la mort, sentira ses fureurs,
Les soleils hâleront ces journalières fleurs,
Et le temps crèvera cette ampoule venteuse.

Ce beau flambeau qui lance une flamme fumeuse,
Sur le vert de la cire éteindra ses ardeurs,
L'huile de ce tableau ternira ses couleurs,
Et les flots se rompront à la rive écumeuse.

J'ai vu ces clairs éclairs passer devant mes yeux,
Et le tonnerre encor qui gronde dans les Cieux,
Où d'une ou d'autre part éclatera l'orage,

J'ai vu fondre la neige et ses torrents tarir,
Ces lions rugissants je les ai vu sans rage,
Vivez, hommes, vivez, mais si faut-il mourir.


Par: Jean de Sponde

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L'art de faire des vers, dût-on s'en indigner,
Doit être à plus haut prix que celui de régner;
Tous deux également nous portons des couronnes:
Mais roi, je les reçus, poète, tu les donnes;
Ton esprit, enflammé d'une céleste ardeur,
Éclate par soi-même et moi par ma grandeur.
Si du côté des dieux je cherche l'avantage,
Ronsard est leur mignon et je suis leur image.
Ta lyre, qui ravit par de si doux accords,
Te soumet les esprits dont je n'ai que les corps;
Elle t'en rend le maître et te fait introduire
Où le plus fier tyran n'a jamais eu d'empire.


Par: Alexandre Dumas (père)

Ajoutée par Savinien le 23/04/2019

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L'Italie - Ratbert


Tout est derrière lui maintenant; tout a fui;
L'ombre d'un siècle entier devant ses pas s'allonge;
Il semble des yeux suivre on ne sait quel grand songe:
Parfois, il marche et va sans entendre et sans voir.
Vieillir, sombre déclin! L'homme est triste le soir;
Il sent l'accablement de l'oeuvre finissante.
On dirait par instants que son âme s'absente,
Et va savoir là-haut s'il est temps de partir.

Tout homme ici-bas porte en sa main une chose
Où, du bien et du mal, de l'effet, de la cause,
Du genre humain, de Dieu, du gouffre, il sent le poids;
Le juge au front morose a son livre des lois,
Le roi son sceptre d'or, le fossoyeur sa pelle.


Par: Victor Hugo

Ajoutée par Savinien le 06/10/2018

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Les chevaliers errants


La terre a vu jadis errer des paladins;
Ils flamboyaient ainsi que des éclairs soudains,
Puis s'évanouissaient, laissant sur les visages
La crainte, et la lueur de leurs brusques passages;
Ils étaient, dans des temps d'oppression, de deuil,
De honte, où l'infamie étalait son orgueil,
Les spectres de l'honneur, du droit, de la justice;
Ils foudroyaient le crime, ils souffletaient le vice;
On voyait le vol fuir, l'imposture hésiter,
Blêmir la trahison, et se déconcerter
Toute puissance injuste, inhumaine, usurpée,
Devant ces magistrats sinistres de l'épée;
Malheur à qui faisait le mal! Un de ces bras
Sortait de l'ombre avec ce cri: « Tu périras! »
Contre le genre humain et devant la nature,
De l'équité suprême ils tentaient l'aventure;
Prêts à toute besogne, à toute heure, en tout lieu,
Farouches, ils étaient les chevaliers de Dieu.
[...]
Qui les voyait passer à l'angle de son mur
Pensait à ces cités d'or, de brume et d'azur,
Qui font l'effet d'un songe à la foule effarée:
Tyr, Héliopolis, Solyme, Césarée.
Ils surgissaient du sud ou du septentrion,
Portant sur leur écu l'hydre ou l'alérion,
Couverts des noirs oiseaux du taillis héraldique,
Marchant seuls au sentier que le devoir indique,
Ajoutant au bruit sourd de leur pas solennel
La vague obscurité d'un voyage éternel,
Ayant franchi les flots, les monts, les bois horribles,
Ils venaient de si loin, qu'ils en étaient terribles;
Et ces grands chevaliers mêlaient à leurs blasons
Toute l'immensité des sombres horizons.


Par: Victor Hugo

Ajoutée par Savinien le 06/10/2018

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Le mariage de Roland


Ils se battent - combat terrible ! - corps à corps.
Voilà déjà longtemps que leurs chevaux sont morts ;
Ils sont là seuls tous deux dans une île du Rhône,
Le fleuve à grand bruit roule un flot rapide et jaune,
Le vent trempe en sifflant les brins d'herbe dans l'eau.
L'archange saint Michel attaquant Apollo
Ne ferait pas un choc plus étrange et plus sombre ;
Déjà, bien avant l'aube, ils combattaient dans l'ombre.

Et, depuis qu'ils sont là, sombres, ardents, farouches,
Un mot n'est pas encore sorti de ces deux bouches.


Par: Victor Hugo

Ajoutée par Savinien le 06/10/2018

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Le mariage de Roland


Qui, cette nuit, eût vu s'habiller ces barons,
Avant que la visière eût dérobé leurs fronts,
Eût vu deux pages blonds, roses comme des filles.
Hier, c'étaient deux enfants riant à leurs familles,
Beaux, charmants; - aujourd'hui, sur ce fatal terrain,
C'est le duel effrayant de deux spectres d'airain,
Deux fantômes auxquels le démon prête une âme,
Deux masques dont les trous laissent voir de la flamme.
Ils luttent, noirs, muets, furieux, acharnés.
Les bateliers pensifs qui les ont amenés,
Ont raison d'avoir peur et de fuir dans la plaine,
Et d'oser, de bien loin, les épier à peine,
Car de ces deux enfants, qu'on regarde en tremblant,
L'un s'appelle Olivier et l'autre a nom Roland.


Par: Victor Hugo

Ajoutée par Savinien le 29/12/2017

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Les chevaliers errants


Soudain, au seuil lugubre apparaissent trois têtes
Joyeuses, et d'où sort une lueur de fêtes;
Deux hommes, une femme en robe de drap d'or.
L'un des hommes paraît trente ans; l'autre est encore
Plus jeune, et, sur son dos, il porte en bandoulière
La guitare où s'enlace une branche de lierre;
Il est grand et blond; l'autre est petit, pâle et brun;
Ces hommes, qu'on dirait faits d'ombre et de parfum,
Sont beaux, mais le démon dans leur beauté grimace;
Avril a de ces fleurs où rampe une limace.


Par: Victor Hugo

Ajoutée par Savinien le 29/12/2017

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Sagesse


Les hommes sont ingrats, méchants, menteurs, jaloux.
Le crime est dans plusieurs, la vanité dans tous;
Car, selon le rameau dont ils ont bu la sève,
Ils tiennent, quelques-uns de Caïn, et tous d'Eve.


Par: Victor Hugo

Ajoutée par Savinien le 22/05/2017

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Je veux, ainsi qu'un ours, dans mon trou solitaire,
Penser avec Pascal et rire avec Voltaire;
Vivre, ignoré du monde, avec mes vieux auteurs,
Qui devraient craindre peu d'être un jour sans lecteurs,
Et, fuyant ces salons où la nullité règne,
Consoler de l'oubli les arts qu'on y dédaigne.


Par: Victor Hugo

Ajoutée par Savinien le 22/05/2017

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Elle était déchaussée, elle était décoiffée,
Assise, les pieds nus, parmi les joncs penchants;
Moi qui passais par là, je crus voir une fée,
Et je lui dis: Veux-tu t'en venir dans les champs?

Elle me regarda de ce regard suprême
Qui reste à la beauté quand nous en triomphons,
Et je lui dis: Veux-tu, c'est le mois où l'on aime,
Veux-tu nous en aller sous les arbres profonds?

Elle essuya ses pieds à l'herbe de la rive;
Elle me regarda pour la seconde fois,
Et la belle folâtre alors devint pensive.
Oh! Comme les oiseaux chantaient au fond des bois!

Comme l'eau caressait doucement le rivage!
Je vis venir à moi, dans les grands roseaux verts,
La belle fille heureuse, effarée et sauvage,
Ses cheveux dans ses yeux, et riant au travers.


Par: Victor Hugo

Ajoutée par Savinien le 20/05/2017

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Nous allions au verger cueillir des bigarreaux.
Avec ses beaux bras blancs en marbre de Paros,
Elle montait dans l'arbre et courbait une branche;
Les feuilles frissonnaient au vent; sa gorge blanche,
O Virgile, ondoyait dans l'ombre et le soleil;
Ses petits doigts allaient chercher le fruit vermeil,
Semblable au feu qu'on voit dans le buisson qui flambe.
Je montais derrière elle; elle montrait sa jambe,
Et disait: « Taisez-vous! » à mes regards ardents;
Et chantait. Par moments, entre ses belles dents,
Pareille, aux chansons près, à Diane farouche,
Penchée, elle m'offrait la cerise à sa bouche;
Et ma bouche riait, et venait s'y poser,
Et laissait la cerise et prenait le baiser.


Par: Victor Hugo

Ajoutée par Savinien le 19/05/2017

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L'hirondelle au printemps cherche les vieilles tours,
Débris où n'est plus l'homme, où la vie est toujours;
La fauvette en avril cherche, ô ma bien aimée,
La forêt sombre et fraîche et l'épaisse ramée,
La mousse, et, dans les noeuds des branches, les doux toits
Qu'en se superposant font les feuilles des bois.
Ainsi fait l'oiseau. Nous, nous cherchons, dans la ville,
Le coin désert, l'abri solitaire et tranquille,
Le seuil qui n'a pas d'yeux obliques et méchants,
La rue où les volets sont fermés; dans les champs,
Nous cherchons le sentier du pâtre et du poète;
Dans les bois, la clairière inconnue et muette
Où le silence éteint les bruits lointains et sourds.
L'oiseau cache son nid, nous cachons nos amours.


Par: Victor Hugo

Ajoutée par Savinien le 19/05/2017

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Il lui disait: Vois-tu, si tous deux nous pouvions,
L'âme pleine de foi, le coeur plein de rayons,
Ivres de douce extase et de mélancolie,
Rompre les milles noeuds dont la ville nous lie;
Si nous pouvions quitter ce Paris triste et fou,
Nous fuirions; nous irions quelque part, n'importe où,
Chercher, loin des vains bruits loin des haines jalouses,
Un coin où nous aurions des arbres, des pelouses,
Une maison petite avec des fleurs, un peu
De solitude, un peu de silence, un ciel bleu,
La chanson d'un oiseau qui sur le toit se pose,
De l'ombre; - et quel besoin avons-nous d'autre chose?


Par: Victor Hugo

Ajoutée par Savinien le 19/05/2017

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Acte V, Scène 5


Quoi? Pyrrhus, je te rencontre encore?
Trouverai-je partout un rival que j'abhorre?
Percé de tant de coups, comment t'es-tu sauvé?
Tiens, tiens, voilà le coup que je t'ai réservé.
Mais que vois-je? A mes yeux Hermione l'embrasse!
Elle vient l'arracher au coup qui le menace?
Dieux! Quels affreux regards elle jette sur moi!
Quels démons, quels serpents traîne-t-elle après soi?
Eh bien! Filles d'enfer, vos mains sont-elles prêtes?
Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes?
A qui destinez-vous l'appareil qui vous suit?
Venez-vous m'enlever dans l'éternelle nuit?
Venez, à vos fureurs Oreste s'abandonne.
Mais non, retirez-vous, laissez faire Hermione:
L'ingrate mieux que vous saura me déchirer;
Et je lui porte enfin mon coeur à dévorer.


Par: Jean Racine

Extrait de: Andromaque (1667)

Ajoutée par Savinien le 03/09/2014

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Acte V, Scène 4


Que vois-je? Est-ce Hermione? Et que viens-je d'entendre?
Pour qui coule le sang que je viens de répandre?
Je suis, si je l'en crois, un traître, un assassin.
Est-ce Pyrrhus qui meurt? Et suis-je Oreste enfin?
Quoi? J'étouffe en mon coeur la raison qui m'éclaire,
J'assassine à regret un roi que je révère,
Je viole en un jour les droits des souverains,
Ceux des ambassadeurs, et tous ceux des humains,
Ceux même des autels où ma fureur l'assiège:
Je deviens parricide, assassin, sacrilège.
Pour qui? Pour une ingrate à qui je le promets,
Qui même, s'il ne meurt, ne me verra jamais,
Dont j'épouse la rage! Et quand je l'ai servie,
Elle me redemande et son sang et sa vie!
Elle l'aime! Et je suis un monstre furieux!
Je la vois pour jamais s'éloigner de mes yeux!
Et l'ingrate en fuyant me laisse pour salaire
Tous les noms odieux que j'ai pris pour lui plaire!


Par: Jean Racine

Extrait de: Andromaque (1667)

Ajoutée par Savinien le 03/09/2014

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Acte IV, Scène 5


Achevez votre hymen, j'y consens; mais du moins
Ne forcez pas mes yeux d'en être les témoins.
Pour la dernière fois je vous parle peut-être.
Différez-le d'un jour, demain, vous serez maître...
Vous ne répondez point? Perfide, je le vois:
Tu comptes les moments que tu perds avec moi!
Ton coeur, impatient de revoir ta Troyenne,
Ne souffre qu'à regret qu'un autre t'entretienne.
Tu lui parles du coeur, tu la cherches des yeux.
Je ne te retiens plus, sauve-toi de ces lieux,
Va lui jurer la foi que tu m'avais jurée,
Va profaner des dieux la majesté sacrée.
Ces dieux, ces justes dieux n'auront pas oublié
Que les mêmes serments avec moi t'ont lié.
Porte au pied des autels ce coeur qui m'abandonne,
Va, cours; mais crains encore d'y trouver Hermione.


Par: Jean Racine

Extrait de: Andromaque (1667)

Ajoutée par Savinien le 01/09/2014

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Acte IV, Scène 5


Je vous reçus en reine, et jusques à ce jour
J'ai cru que mes serments me tiendraient lieu d'amour.
Mais cet amour l'emporte, et par un coup funeste,
Andromaque m'arrache un coeur qu'elle déteste.
L'un par l'autre entraînés, nous courons à l'autel
Nous jurer malgré nous un amour immortel.
Après cela, Madame, éclatez contre un traître,
Qui l'est avec douleur, et qui pourtant veut l'être.
Pour moi, loin de contraindre un si juste courroux,
Il me soulagera peut-être autant que vous.
Donnez-moi tous les noms destinés aux parjures:
Je crains votre silence, et non pas vos injures;
Et mon coeur, soulevant mille secrets témoins,
M'en dira d'autant plus que vous m'en direz moins.


Par: Jean Racine

Extrait de: Andromaque (1667)

Ajoutée par Savinien le 01/09/2014

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Acte IV, Scène 4


Que je me perde ou non, je songe à me venger.
Je ne sais même encor, quoi qu'il m'ait pu promettre,
Sur d'autres que sur moi si je dois m'en remettre:
Pyrrhus n'est pas coupable à ses yeux comme aux miens,
Et je tiendrais mes coups bien plus sûrs que les siens.
Quel plaisir de venger moi-même mon injure,
De retirer mon bras teint du sang du parjure,
Et pour rendre sa peine et mes plaisirs plus grands,
De cacher ma rivale à ses regards mourants!
Ah! Si du moins Oreste, en punissant son crime,
Lui laissait le regret de mourir ma victime!
Va le trouver: dis-lui qu'il apprenne à l'ingrat
Qu'on l'immole à ma haine, et non pas à l'état.
Chère Cléone, cours: ma vengeance est perdue
S'il ignore en mourant que c'est moi qui le tue.


Par: Jean Racine

Extrait de: Andromaque (1667)

Ajoutée par Savinien le 28/08/2014

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Acte IV, Scène 3


Ah! C'en est trop, Seigneur.
Tant de raisonnements offensent ma colère.
J'ai voulu vous donner les moyens de me plaire,
Rendre Oreste content; mais enfin je vois bien
Qu'il veut toujours se plaindre, et ne mériter rien.
Partez: allez ailleurs vanter votre constance,
Et me laissez ici le soin de ma vengeance.
De mes lâches bontés mon courage est confus,
Et c'est trop en un jour essuyer de refus.
Je m'en vais seule au temple où leur hymen s'apprête,
Où vous n'osez aller mériter ma conquête.
Là, de mon ennemi je saurai m'approcher,
Je percerai le coeur que je n'ai pu toucher,
Et mes sanglantes mains, sur moi-même tournées,
Aussitôt, malgré lui, joindront nos destinées;
Et tout ingrat qu'il est, il me sera plus doux
De mourir avec lui que de vivre avec vous.


Par: Jean Racine

Extrait de: Andromaque (1667)

Ajoutée par Savinien le 28/08/2014

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Acte III, Scène 1


Voilà donc le succès qu'aura votre ambassade:
Oreste ravisseur!

Et qu'importe, Pylade?
Quand nos états vengés jouiront de mes soins,
L'ingrate de mes pleurs jouira-t-elle moins?
Et que me servira que la Grèce m'admire,
Tandis que je serai la fable de l'Épire?
Que veux-tu? Mais, s'il faut ne te rien déguiser,
Mon innocence enfin commence à me peser.
Je ne sais de tout temps quelle injuste puissance
Laisse le crime en paix, et poursuit l'innocence.
De quelque part sur moi que je tourne les yeux,
Je ne vois que malheurs qui condamnent les dieux.
Méritons leur courroux, justifions leur haine,
Et que le fruit du crime en précède la peine.


Par: Jean Racine

Extrait de: Andromaque (1667)

Ajoutée par Savinien le 26/08/2014

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Acte III, Scène 1


Jamais il ne fut plus aimé.
Pensez-vous, quand Pyrrhus vous l'aurait accordée,
Qu'un prétexte tout prêt ne l'eût pas retardée?
M'en croirez-vous? Lassé de ses trompeurs attraits,
Au lieu de l'enlever, fuyez-la pour jamais.
Quoi? Votre amour se veut charger d'une furie
Qui vous détestera, qui toute votre vie,
Regrettant un hymen tout prêt à s'achever,
Voudra...

C'est pour cela que je veux l'enlever.
Tout lui rirait, Pylade; et moi, pour mon partage,
Je n'emporterais donc qu'une inutile rage?
J'irais loin d'elle encor tâcher de l'oublier?
Non, non, à mes tourments, je veux l'associer.
C'est trop gémir tout seul. Je suis las qu'on me plaigne.
Je prétends qu'à mon tour l'inhumaine me craigne,
Et que ses yeux cruels, à pleurer condamnés,
Me rendent tous les noms que je leur ai donnés.


Par: Jean Racine

Extrait de: Andromaque (1667)

Ajoutée par Savinien le 26/08/2014

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Acte II, Scène 2


Tel est de mon amour l'aveuglement funeste,
Vous le savez, Madame, et le destin d'Oreste
Est de venir sans cesse adorer vos attraits,
Et de jurer toujours qu'il n'y viendra jamais.
Je sais que vos regards vont rouvrir mes blessures,
Que tous mes pas vers vous sont autant de parjures:
Je le sais, j'en rougis; mais j'atteste les dieux,
Témoins de la fureur de mes derniers adieux,
Que j'ai couru partout où ma perte certaine
Dégageait mes serments et finissait ma peine.
J'ai mendié la mort chez des peuples cruels
Qui n'apaisaient leurs dieux que du sang des mortels:
Ils m'ont fermé leur temple; et ces peuples barbares
De mon sang prodigué sont devenus avares.
Enfin je viens à vous, et je me vois réduit
A chercher dans vos yeux une mort qui me fuit,
Mon désespoir n'attend que leur indifférence:
Ils n'ont qu'à m'interdire un reste d'espérance,
Ils n'ont, pour avancer cette mort où je cours,
Qu'à me dire une fois ce qu'ils m'ont dit toujours.
Voilà, depuis un an, le seul soin qui m'anime.
Madame, c'est à vous de prendre une victime
Que les Scythes auraient dérobée à vos coups
Si j'en avais trouvé d'aussi cruels que vous.


Par: Jean Racine

Extrait de: Andromaque (1667)

Ajoutée par Savinien le 21/08/2014

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Acte II, Scène 5


Délivre l'univers d'un monstre qui t'irrite.
La veuve de Thésée ose aimer Hippolyte!
Crois-moi, ce monstre affreux ne doit point t'échapper;
Voilà mon coeur: c'est là que ta main doit frapper.
Impatient déjà d'expier son offense,
Au-devant de ton bras je le sens qui s'avance.
Frappe: ou si tu le crois indigne de tes coups,
Si ta haine m'envie un supplice si doux,
Ou si d'un sang trop vil ta main serait trempée,
Au défaut de ton bras, prête-moi ton épée.


Par: Jean Racine

Extrait de: Phèdre (1677)

Ajoutée par Savinien le 12/08/2014

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Acte II, Scène 5


Ah, cruel, tu m'as trop entendue!
Je t'en ai dit assez pour te tirer d'erreur.
Eh bien! Connais donc Phèdre et toute sa fureur:
J'aime! Ne pense pas qu'au moment que je t'aime,
Innocente à mes yeux, je m'approuve moi-même;
Ni que du fol amour qui trouble ma raison
Ma lâche complaisance ait nourri le poison;
Objet infortuné des vengeances célestes,
Je m'abhorre encore plus que tu ne me détestes.


Par: Jean Racine

Extrait de: Phèdre (1677)

Ajoutée par Savinien le 12/08/2014

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Acte III, Scène 4


He bien, Titus, que viens-tu faire?
Bérénice t'attend. Où viens-tu, téméraire?
Tes adieux sont-ils prêts? T'es-tu bien consulté?
Ton coeur te promet-il assez de cruauté?
Car enfin au combat, qui pour toi se prépare,
C'est peu d'être constant, il faut être barbare.
Soutiendrai-je tes yeux, dont la douce langueur
Sais si bien découvrir les chemins de mon coeur?
Quand je verrai ces yeux armés de tous leurs charmes,
Attachés sur les miens, m'accabler de leurs larmes,
Me souviendrai-je alors de mon triste devoir?
Pourrai-je dire enfin, je ne veux plus vous voir?
Je viens percer un coeur que j'adore, qui m'aime.
Et pourquoi le percer? Qui l'ordonne? Moi-même.


Par: Jean Racine

Extrait de: Bérénice (1670)

Ajoutée par Savinien le 07/08/2014

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Acte III, Scène 2


Et qui peut mieux que vous consoler sa disgrâce?
Sa fortune, Seigneur, va prendre une autre face.
Titus la quitte.

Hélas! De ce grand changement,
Il ne me viendra que le nouveau tourment
D'apprendre par ses pleurs à quel point elle l'aime.
Je la verrai gémir, je la plaindrai moi-même.
Pour fruit de tant d'amour, j'aurai le triste emploi
De recueillir des pleurs qui ne sont pas pour moi.


Par: Jean Racine

Extrait de: Bérénice (1670)

Ajoutée par Savinien le 07/08/2014

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Acte I, Scène 4


Que vous dirais-je enfin? Je fuis des yeux distraits,
Qui me voyant toujours ne me voyaient jamais.
Adieu. Je vais, le coeur trop plein de votre image,
Attendre, en vous aimant, la mort pour mon partage.
Surtout ne craignez point qu'une aveugle douleur
Remplisse l'univers du bruit de mon malheur:
Madame: le seul bruit d'une mort que j'implore
Vous fera souvenir que je vivais encore.


Par: Jean Racine

Extrait de: Bérénice (1670)

Ajoutée par Savinien le 06/08/2014

Catégories:

Acte I, Scène 4


Mon sort est accompli. Votre gloire s'apprête.
Assez d'autres, sans moi, témoins de cette fête,
A vos heureux transports viendront joindre les leurs;
Pour moi, qui ne pourrait y mêler que des pleurs,
D'un inutile amour trop constante victime,
Heureux dans mes malheurs, d'en avoir pu, sans crime,
Conter toute l'histoire aux yeux qui les ont faits,
Je pars plus amoureux que je ne fus jamais.


Par: Jean Racine

Extrait de: Bérénice (1670)

Ajoutée par Savinien le 06/08/2014

Catégories:

Acte I, Scène 4


Votre bouche à la mienne ordonna de se taire.
Je disputais longtemps, je fis parler mes yeux.
Mes pleurs et mes soupirs vous suivaient en tous lieux.
Enfin votre rigueur emporta la balance:
Vous sûtes m'imposer l'exil ou le silence,
Il fallut le promettre, et même le jurer.
Mais puisqu'en ce moment j'ose me déclarer,
Lorsque vous m'arrachiez cette injuste promesses,
Mon coeur faisait serment de vous aimer sans cesse.


Par: Jean Racine

Extrait de: Bérénice (1670)

Ajoutée par Savinien le 06/08/2014

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Vieux rêves


Il est de noirs îlots, battus par la tempête,
Qui n'ont pas d'arbre vert, qui n'ont pas une fleur.
Sur des pics désolés souffle un vent de malheur.
Là, pour faire son nid, pas d'oiseau qui s'arrête.
La mer, rien que la mer, et sa grande rumeur...

Le froid soleil du Nord qui regarde ces plages
Y retrouve parfois à l'heure des jusants,
Dans le sable engravés pêle-mêle gisants,
Des tronçons de vieux mâts, restes d'anciens naufrages,
De longs clous de vaisseau tout rongés par les âges,
Des crânes de marins morts depuis cinq cents ans.

Il est de pauvres coeurs, dans le désert du monde,
Condamnés à vieillir sans jamais être aimés.
Le monde n'y voit rien: ces coeurs-là sont fermés.
Dieu seul peut les connaître; et quand son oeil les sonde,
Il n'aperçoit au fond que stériles débris:
Et les rêves déçus... et les espoirs flétris.


Par: André Lemoyne

Ajoutée par Savinien le 27/03/2014

 

Le poète et l'hirondelle


Voici venir l'automne, hirondelle frileuse.
Bientôt s'effeuilleront mes rosiers défleuris.
Un ciel brumeux et noir s'étendra sur Paris,
Et tu me quitteras, petite voyageuse.
Hirondelle, où vas-tu quand tu me dis adieu?

Je passe tous les ans la Méditerranée.
J'habite, sur un fleuve, une île fortunée
Où la pervenche est rose et le nymphaea bleu.

Ah! Quand s'achèvera ton voyage tranquille,
Dans mon triste Paris, moi, j'aurai froid au coeur;
Et je souffrirai seul dans cette grande ville
Où je n'ai plus de mère et n'ai pas une soeur.

Poëte, pour t'aimer, n'est-il pas une femme?

Souvenir d'autrefois... la femme que j'aimais
Dort sous les gazons verts qu'ombragent les cyprès.

Jamais un autre amour n'éclôra dans ton âme?
Aux branches des rosiers quand une rose meurt.
Parfois j'ai vu renaître une rose nouvelle
Qui sur la même branche épanouit sa fleur.

Bénis soient tes amours, bienheureuse hirondelle!
Moi, j'ai connu, dans l'ombre et la fraîcheur des bois,
Des plantes qui jamais n'ont fleuri qu'une fois.


Par: André Lemoyne

Ajoutée par Savinien le 27/03/2014

 

Dormeuse


Le soleil du matin tombe en bruine d'or
A travers les rideaux de blanche mousseline:
C'est comme un fin brouillard de lumière en sourdine
Éclairant l'oreiller d'une blonde qui dort.

Les cheveux, déroulés comme un torrent de soie
Riche de tous ses flots trop longtemps contenus,
Débordent sur l'épaule et baisent les seins nus
De la femme qui rêve... et sourit dans sa joie.

Elle s'épanouit sous des regards aimés;
L'amoureux ébloui contemple sa dormeuse,
Écoutant respirer la paisible charmeuse
Qui, dans un songe bleu, sourit les yeux fermés.

A travers les grands cils de ses paupières closes,
Il voudrait voir un seul de ses rêves charmants!
Quelle image apparaît à ses beaux yeux dormants?
Cueille-t-elle des lis, des bluets ou des roses?

Le sein veiné d'azur s'agite... Elle a parlé
(La parole n'est pas un murmure d'abeille);
Un mot s'est échappé de sa bouche vermeille,
Un nom d'homme inconnu, très-bien articulé!

Nom sonore et vibrant dont toutes les syllabes
Comme un timbre d'or pur ont clairement tinté.
- Ce n'est pas lui qui rêve... Il a trop écouté. -
Il n'est pas endormi dans les contes arabes.

Muet, anéanti, devant ce frais sommeil
Qui laisse voir le fond d'une pensée intime,
Sur la femme penché comme sur un abîme,
Il retient son haleine, épiant le réveil.

Mais toute à son bonheur la dormeuse paisible,
Comme souriant d'aise à l'écho de sa voix,
Répète le nom d'homme une seconde fois,
Et voici l'amoureux qui jette un cri terrible.

La blonde ouvre ses yeux divins : « Si tu savais...
(Lui dit-elle tout bas en lui baisant l'oreille)
- Dieu voit d'en haut la femme heureuse qui sommeille
Par les sentiers fleuris du printemps je rêvais. -

Tu n'as pas vu de fleurs si richement écloses...
Avril, mai, juin, juillet... N'as-tu pas deviné?
J'ai trouvé le beau nom de notre premier-né,
Tout en cueillant des lis, des bluets et des roses! »


Par: André Lemoyne

Ajoutée par Savinien le 27/03/2014

 

Fleurs d'Avril


Le bouvreuil a sifflé dans l'aubépine blanche;
Les ramiers, deux à deux, ont au loin roucoulé,
Et les petits muguets, qui sous bois ont perlé,
Embaument les ravins où bleuit la pervenche.

Sous les vieux hêtres verts, dans un frais demi-jour,
Les heureux de vingt ans, les mains entrelacées,
Echangent, tout rêveurs, des trésors de pensées
Dans un mystérieux et long baiser d'amour.

Les beaux enfants naïfs, trop ingénus encore
Pour comprendre la vie et ses enchantements,
Sont émus en plein coeur de chauds pressentiments,
Comme aux rayons d'avril les fleurs avant d'éclore.

Et l'homme ancien qui songe aux printemps d'autrefois,
Oubliant pour un jour le nombre des années,
Ecoute la voix d'or des heures fortunées
Et va silencieux en pleurant sous les bois.


Par: André Lemoyne

Ajoutée par Savinien le 27/03/2014

 

La mort des étoiles


Oh! Laisse-moi les voir, tes yeux bleus, dans la nuit.
On dit qu'il est des cieux où l'on ne saurait dire
Si l'azur qui commence est l'azur qui finit,
Mais je n'ai jamais vu, quand je les vois sourire,
Ni rien de plus profond, ni rien de plus lointain
Que l'azur de tes yeux, ni rien de plus intense,
Et lorsqu'on croit qu'il va finir, il recommence!
Les larmes de tes yeux s'en viennent de bien loin.
Oh! Laisse... Je voudrais les boire une par une,
Tes larmes, doucement, sous ces rayons de lune...
Viens... Viens... Ne veux-tu pas, dans le bois frissonnant
Où se perd la chanson que murmure le vent,
Nous promener tous deux auprès de l'étang pâle
Que reflète, songeur, le triste peuplier?
Par cette nuit si bleue, où toute fleur exhale
Son parfum le plus doux qu'elle sait le dernier,
Ne sens-tu pas neiger, en ton coeur, des étoiles?
La nuit n'a pas voulu vêtir ses sombres voiles,
Elle a voulu, ce soir, se vêtir de rayons...
C'est une nuit d'amour... Partons. La lune claire
Doit rêver des baisers qu'elle a vus sur la terre,
Viens... le rossignol chante en la forêt... Partons...


Par: Jules Supervielle

 

Ajoutée par Savinien le 23/01/2014

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Le mendiant


Le ciel d'un jour à l'autre est humide ou serein,
Et tel pleure aujourd'hui qui sourira demain.


Par: André Marie de Chénier (André Chénier)

Extrait de: Poésies choisies

Ajoutée par Savinien le 23/01/2014

 

A Vesper


O quel que soit ton nom, soit Vesper, soit Phosphore,
Messager de la nuit, messager de l'aurore,
Cruel astre au matin, le soir astre si doux!
Phosphore, le matin, loin de nos bras jaloux,
Tu fais fuir nos amours tremblantes, incertaines,
Mais le soir, en secret, Vesper, tu les ramènes,
La vierge qu'à l'hymen la nuit doit présenter
Redoute que Vesper se hâte d'arriver.
Puis, au bras d'un époux, elle accuse Phosphore
De rallumer trop tôt les flambeaux de l'aurore,
Brillante étoile, adieu, le jour s'avance, cours,
Ramène-moi bientôt la nuit et mes amours.


Par: André Marie de Chénier (André Chénier)

Extrait de: Poésies choisies

Ajoutée par Savinien le 23/01/2014

 

Le poète


Pour lui
L'ombre du cabinet en délices abonde.
S'il fuit les graves riens, noble ennui du beau monde,
Ou si, chez la beauté qui l'admit en secret,
Las de parler, enfin il demeure muet,
Il regagne à grands pas son asile et l'étude:
Il y trouve la paix, la douce solitude,
Ses livres, et sa plume au bec noir et malin,
Et la sage folie, et le rire à l'oeil fin.


Par: André Marie de Chénier (André Chénier)

Extrait de: Poésies choisies

Ajoutée par Savinien le 22/01/2014

 

Ah! Tremble que ton âme à la sienne livrée
Ne s'en puisse arracher sans être déchirée.
Même au sein du bonheur, toujours dans ton esprit
Garde ce qu'autrefois les sages ont écrit:
'Une femme est toujours inconstante et futile,
Et qui pense fixer leur caprice mobile,
Il pense, avec sa main, retenir l'aquilon,
Ou graver sur les flots un durable sillon.'


Par: André Marie de Chénier (André Chénier)

Extrait de: Poésies choisies

Ajoutée par Savinien le 22/01/2014

 

Tout homme a ses douleurs. Mais aux yeux de ses frères
Chacun d'un front serein déguise ses misères.
Chacun ne plaint que soi. Chacun dans son ennui
Envie un autre humain qui se plaint comme lui,
Nul des autres mortels ne mesure les peines,
Qu'ils savent tous cacher comme il cache les siennes;
Et chacun, l'oeil en pleurs, en son coeur douloureux
Se dit: 'Excepté moi, tout le monde est heureux,'
Ils sont tous malheureux. Leur prière importune
Crie et demande au ciel de changer leur fortune,
Ils changent; et bientôt, versant de nouveaux pleurs,
Ils trouvent qu'ils n'ont fait que changer de malheurs.


Par: André Marie de Chénier (André Chénier)

Extrait de: Poésies choisies

Ajoutée par Savinien le 22/01/2014

 

Le malade


Oh! Que tes yeux sont doux! Que ton visage est beau!
Viendras-tu point aussi pleurer sur mon tombeau?
Viendras-tu point aussi, la plus belle des belles,
Dire sur mon tombeau: Les Parques sont cruelles!
- Ah! mon fils, c'est l'amour, c'est l'amour insensé
Qui t'a jusqu'à ce point cruellement blessé?
Ah! Mon malheureux fils! Oui, faibles que nous sommes,
C'est toujours cet amour qui tourmente les hommes.
S'ils pleurent en secret, qui lira dans leur coeur
Verra que c'est toujours cet amour en fureur.


Par: André Marie de Chénier (André Chénier)

Extrait de: Poésies choisies

Ajoutée par Savinien le 21/01/2014

 

Pourquoi, grands dieux! Pourquoi la fîtes-vous si belle?
Mais ne me parlez plus, amis, de l'infidèle:
Que m'importe qu'un autre adore ses attraits,
Qu'un autre soit le roi de ses festins secrets;
Que tous deux en riant ils me nomment peut-être;
De ses cheveux épars qu'un autre soit le maître;
Qu'un autre ait ses baisers, son coeur; qu'une autre main
Poursuive lentement des bouquets sur son sein?
Un autre! Ah! Je ne puis en souffrir la pensée!
Riez, amis; nommez ma fureur insensée.
Vous n'aimez pas, et j'aime, et je brûle, et je pars
Me coucher sur sa porte, implorer ses regards;
Elle entendra mes pleurs, elle verra mes larmes;
Et dans ses yeux divins, pleins de grâces, de charmes,
Le sourire ou la haine, arbitres de mon sort,
Vont ou me pardonner, ou prononcer ma mort.


Par: André Marie de Chénier (André Chénier)

Extrait de: Poésies choisies

Ajoutée par Savinien le 21/01/2014

 

Hâtons-nous, l'heure fuit. Hâtons-nous de saisir
L'instant, le seul instant donné pour le plaisir.
Un jour, tel est du sort l'arrêt inexorable,
Vénus, qui pour les dieux fit le bonheur durable,
A nos cheveux blanchis refusera des fleurs,
Et le printemps pour nous n'aura plus de couleurs.


Par: André Marie de Chénier (André Chénier)

Extrait de: Poésies choisies

Ajoutée par Savinien le 21/01/2014

 

La lune des fleurs


Douce lune des fleurs, j'ai perdu ma couronne!
Je ne sais quel orage a passé sur ces bords.
Des chants de l'espérance il éteint les accords,
Et dans la nuit qui m'environne,
Douce lune des fleurs, j'ai perdu ma couronne.

Jette-moi tes présents, lune mystérieuse,
De mon front qui pâlit ranime les couleurs;
J'ai perdu ma couronne et j'ai trouvé des pleurs;
Loin de la foule curieuse,
Jette-moi tes présents, lune mystérieuse.

Entrouvre d'un rayon les noires violettes,
Douces comme les yeux du séduisant amour.
Tes humides baisers hâteront leur retour.
Pour cacher mes larmes muettes,
Entrouvre d'un rayon les noires violettes!


Par: Marceline Desbordes-Valmore

 

Ajoutée par Savinien le 12/12/2013

 

Le trophée


Au fond d'un val lunaire, en des sites agrestes
Où glissent des rayons de féeriques clartés.
Les amoureux perdus en tendres apartés
Cherchent l'endroit propice à la langueur des siestes.

Avec l'inquiétude errante de leurs gestes,
Des lutins épiant les amants abrités
Font craquer doucement les rameaux écartés
D'où pleuvent la rosée et les baumes célestes.

Et la forêt bleuit sous le ciel argentin,
Et dans cette paresse et ce repos des choses
Les Belles aux yeux gris dorment lèvres mi-closes;

Les couples enlacés s'éveillent le matin,
Et s'en vont, emportant dans leurs bras, pour trophées,
Des bouquets embaumés du vol divin des fées.


Par: Henri François Joseph de Régnier

Ajoutée par Savinien le 09/12/2013

 

Nocturne


Le souffle lent du soir défleurit les lilas
Amoncelant au pied d'odorantes jonchées
De ces petites fleurs qui craquent sous mes pas.

Mon âme est douloureuse et mon coeur est très las.

Sur la toiture, des colombes sont perchées
Attristant l'air du soir d'un long roucoulement;
Il tombe de leurs becs des plumes arrachées.

Il neige dans mon coeur des souffrances cachées.

Au bassin, le jet d'eau rejaillit tristement
Ridant l'onde qui dort de cercles concentriques,
Et les plantes du bord ont un tressaillement.

Au coeur les souvenirs pleurent confusément.

Voici la nuit qui vient et ses folles paniques:
Le vent ne souffle plus, le ramier s'est enfui,
Le jet d'eau se lamente en des plaintes rythmiques,

Et tes yeux grands ouverts me suivent dans la nuit.


Par: Henri François Joseph de Régnier

Ajoutée par Savinien le 09/12/2013

 

De l'égalité des conditions


Ce monde est un grand bal où des fous, déguisés
Sous les risibles noms d'Eminence et d'Altesse,
Pensent enfler leur être et hausser leur bassesse.
En vain des vanités l'appareil nous surprend:
Les mortels sont égaux; leur masque est différent.
Nos cinq sens imparfaits, donnés par la nature,
De nos biens, de nos maux sont la seule mesure.
Les rois en ont-ils six? Et leur âme et leur corps
Sont-ils d'une autre espèce, ont-ils d'autres ressorts?
C'est du même limon que tous ont pris naissance;
Dans la même faiblesse ils traînent leur enfance.
Et le riche et le pauvre, et le faible et le fort,
Vont tous également des douleurs à la mort.


Par: François-Marie Arouet (Voltaire)

Ajoutée par Savinien le 10/09/2013

 

Impromptu


Je ne fis qu'entrevoir en passant ton visage.
Mon oeil depuis ce jour reste ébloui de toi:
Je plains le flot du Rhône où se peint ton image;
Il la perd en fuyant, je l'emporte avec moi.


Par: Alphonse de Lamartine

 

Ajoutée par Savinien le 29/05/2013

 
Pg 7/18