Citations de Etienne Pivert de Senancour

37 Citations

Retenus sur le globe, sur cette masse, comme une pierre sur la rive où les flots la promènent sans pouvoir la soulever, nous croyons avoir en nous l'unique mesure, et nous voyons dans les bornes de nos sens les bornes du monde. Néanmoins les astres fuient, le feu se propage, la lumière traverse l'espace. Pendant que nous aspirons une fois l'air qui retarde notre dernier soupir, des forces étrangères peuvent achever leur travail; mais avant qu'un autre ouvrage, également inconnu de nous, soit seulement ébauché, notre race entière s'écoulera. Les mortels s'avancent avec enthousiasme, et se retrouvent au même point: ils se consument en efforts toujours réprimés par eux-mêmes, et c'est pour consacrer la mémoire de leurs calamités qu'ils élèvent des monuments.


Par: Etienne Pivert de Senancour

Extrait de: Rêveries (1833)

Ajoutée par Savinien le 08/01/2013

 

Celui qui a beaucoup médité conserve rarement un désir impérieux de voir d'autres saisons, d'autres journées, d'autres siècles. Quand un vent favorable aura dissipé les brumes, d'autres vents amèneront d'autres nuées. Les ténèbres et le jour se succèderont encore; les orages feront tomber les fleurs, et les frimas remplaceront les orages. Les passions turbulentes ou le triste égoïsme rendront toujours l'homme funeste à l'homme. Nos champs fertiles en misère redemanderont des sueurs, du sang, des larmes; et quand les peuples auront démoli les cachots, les peuples les reconstruiront.


Par: Etienne Pivert de Senancour

Extrait de: Rêveries (1833)

Ajoutée par Savinien le 08/01/2013

 

Un jour vous vous arrêterez sur le rivage de la mer, ou vous pénétrerez au milieu des montagnes, et vous verrez dans le silence la première fleur des prairies. Plus tard, vous la chercheriez vainement; il est des émotions qui ne se renouvellent pas, et des lueurs célestes qui s'éteindraient sans avoir éclairé notre âme.


Par: Etienne Pivert de Senancour

Extrait de: Rêveries (1833)

Ajoutée par Savinien le 28/12/2012

 

Des hommes qui ne posséderaient qu'un toit auprès d'une source, et qui se nourriraient presque toujours d'aliments sauvages, ne se croiraient pas indigents, pourvu qu'ils restassent robustes, et que l'opinion ne les eût pas subjugués. C'est à peu près ainsi que nous pourrions être, si le bonheur faisait réellement partie de notre destination. Mais la pénurie et ses chagrins seront d'infaillibles produits d'une civilisation qui se proposera pour objet le faste et les plaisirs.


Par: Etienne Pivert de Senancour

Extrait de: Rêveries (1833)

Ajoutée par Savinien le 28/12/2012

 

La durée des affections, la suite des idées, la paix de l'âme sont plus faciles dans les lieux agrestes. Mais suffira-t'il d'y passer quelques jours? Ce serait ne point connaître les principaux avantages de la retraite: il faut y rester longtemps pour apprécier le bonheur d'y vivre. Rarement on trouvera dans la campagne la mieux choisie des jouissances imprévues ou des joies inégales; mais, par cette raison même, on y oubliera l'anxiété du monde. Alors on sent qu'on a une demeure, et on s'arrête doucement se croyant arrivé. On sourit sans amertume: on voit tomber la feuille qui vient de grandir, et sans doute un jour on s'affaiblira sans trouble.
De la culture, des fleurs ordinaires, des soins domestiques dont une industrie naturelle écarte les difficultés, voila l'emploi des heures. Les entretiens sont à la fois sérieux et libres avec abandon, parce que la pensée est profonde, parce que, autrefois, le coeur a été un peu brisé, parce que le rire habituel ne convenait qu'à la fastidieuse gaieté des villes, parce que c'est assez, pour espérer à jamais, de se trouver là où se réunissent le bruit des eaux rapides et les murmures de la forêt à la fin du jour.


Par: Etienne Pivert de Senancour

Extrait de: Rêveries (1833)

Ajoutée par Savinien le 28/12/2012

 

Rien n'est plus contraire à la félicité que la folie des plaisirs. Le premier degré dans l'art d'être heureux est la modération au milieu des jouissances. Ce n'est pas assez qu'un plaisir soit exempt de remords, ou même qu'il soit sans mélange, il faut aussi n'en recevoir que ce qui est nécessaire pour ne point perdre l'inclination destinée à le reproduire. C'est une douce volupté de prolonger l'espoir, d'éluder le désir, de ne rien précipiter. On éloignerait tout bonheur si on voulait être absolument heureux.


Par: Etienne Pivert de Senancour

Extrait de: Rêveries (1833)

Ajoutée par Savinien le 27/12/2012

 

Observez les lieux sauvages. Suivez des yeux une feuille emportée au loin, lorsque doit succomber le peuple imperceptible dont elle était l'aliment et la patrie. Regardez ce roc, dont vingt siècles ont commencé la destruction. Tandis que l'activité de l'air le dessèche, des courants d'eau en fatiguent la base, des racines tortueuses travaillent à en ébranler les parties entr'ouvertes, et le lichen s'introduit avec lenteur dans les fentes qu'il agrandira: tel est, devant notre pensée fugitive et souffrante, l'impassible mouvement des choses.
Si tout se consume et se dissout, que produira l'industrie d'un être borné? S'il n'est point de fécondité réelle, s'il n'est point de stabilité, se garantir devient le seul art, comme le premier besoin, et tout voeu sur la terre sera trompeur, excepté de passer sans souffrir.


Par: Etienne Pivert de Senancour

Extrait de: Rêveries (1833)

Ajoutée par Savinien le 27/12/2012

 

L'aspect de la nature est une révélation continuelle, mais souvent obscure, de nos besoins, de nos devoirs, de notre avenir: la pensée impuissante de l'homme appartient à la grande pensée de l'univers. Quelquefois l'expression, dans son étendue, est trop imposante pour notre faiblesse; mais du moins nous serons sensibles à l'harmonie de quelques accidents de lumière, et de plusieurs convenances végétales. Celui qui n'en sait pas jouir ignore beaucoup d'autres choses, et méconnaît en grande partie le charme des relations humaines les plus intimes.


Par: Etienne Pivert de Senancour

Extrait de: Rêveries (1833)

Ajoutée par Savinien le 27/12/2012

 

Les matinées d'automne, plus tranquilles, plus voilées, un peu nébuleuses, suscitent en nous le désir patient qui sera notre refuge, le projet hardi toutefois, de ne tomber qu'avec lenteur, sans amertume, sans résistance.
Un infortuné pour qui le printemps n'a plus de prestige, se plaît à errer dans les champs dont les travaux ont cessé, ou dans les vergers dépouillés de leurs fruits. Il voit que la végétation s'arrête, et comme si le vieux mouvement des choses finissait, il espère à l'anxiété humaine un terme devenu désirable. Malgré le progrès de nos siècles, jamais vous ne connaîtrez de jouissances moins passagères que d'entretenir en vous un vague sentiment de douleur, ou de chercher des idées de ruine dans l'épaisseur des bois jaunis, au milieu des branches rompues et oubliées sur la mousse humide.


Par: Etienne Pivert de Senancour

Extrait de: Rêveries (1833)

Ajoutée par Savinien le 27/12/2012

 

L'amour ne donne pas le bonheur qu'il fait espérer; il est impétueux, et une sorte de langueur en sera la suite, tandis que l'amitié, semblable aux tranquilles jouissances d'une pensée libre, nous console et nous soutient jusqu'à nos derniers instants.


Par: Etienne Pivert de Senancour

Extrait de: Isabelle (1833)

Ajoutée par Savinien le 20/12/2012

 

La solitude, et surtout une solitude de notre choix, est un soulagement dans nos regrets; on dirait même que, malgré l'absence, elle nous rapproche de ceux que nous aimons, en nous éloignant d'une société qui cherche toujours des distractions parce que rien ne l'attache.


Par: Etienne Pivert de Senancour

Extrait de: Isabelle (1833)

Ajoutée par Savinien le 20/12/2012

 

Pour n'être pas vraiment malheureux, il ne faut qu'un bien; on le nomme raison, sagesse ou vertu. Pour être satisfait je crois qu'il en faut quatre: beaucoup de raison, de la santé, quelque fortune, et peu de ce bonheur qui consiste à avoir le sort pour soi. A la vérité, chacun de ces trois autres biens n'est rien sans la raison, et la raison est beaucoup sans eux. Elle peut les donner enfin, ou consoler de leur perte; mais eux ne la donnent pas, et ce qu'ils donnent sans elle n'a qu'un éclat extérieur, une apparence dont le coeur n'est pas longtemps abusé. Avouons que l'on est bien sur la terre quand on peut et qu'on sait. Pouvoir sans avoir, est fort dangereux; savoir sans pouvoir, est inutile et triste.


Par: Etienne Pivert de Senancour

Extrait de: Obermann (1804)

Ajoutée par Savinien le 20/12/2012

 

Heureux celui qui ne vit pas seul, et qui n'a pas à gémir de ne point vivre seul.


Par: Etienne Pivert de Senancour

Extrait de: Obermann (1804)

Ajoutée par Savinien le 19/12/2012

 

Je me rappelle que la vie m'impatientait, et qu'il y a eu un moment où je la supportais comme un mal qui n'avait plus que quelques mois à durer. Mais ce souvenir me paraît maintenant celui d'une chose étrangère à moi; il me surprendrait même si la mobilité dans mes sensations pouvait me surprendre. Je ne vois pas du tout pourquoi partir, comme je ne vois pas bien pourquoi rester. Je suis las; mais dans ma lassitude, je trouve qu'on n'est pas mal quand on se repose. La vie m'ennuie et m'amuse. Venir, s'élever, faire grand bruit, s'inquiéter de tout, mesurer l'orbite des comètes; et, après quelques jours, se coucher là sous l'herbe d'un cimetière: cela me semble assez burlesque pour être vu jusqu'au bout.


Par: Etienne Pivert de Senancour

Extrait de: Obermann (1804)

Ajoutée par Savinien le 19/12/2012

 

Le thé est d'un grand secours pour s'ennuyer d'une manière calme. Entre les poisons un peu lents qui font les délices de l'homme, je crois que c'est un de ceux qui conviennent le mieux à ses ennuis. Il donne une émotion faible et soutenue: comme elle est exempte des dégoûts du retour, elle dégénère en une habitude de paix et d'indifférence, en une faiblesse qui tranquillise le coeur que ses besoins fatigueraient, et nous débarrasse de notre force malheureuse.


Par: Etienne Pivert de Senancour

Extrait de: Obermann (1804)

Ajoutée par Savinien le 19/12/2012

 

Celui qui est homme sait aimer l'amour sans oublier que l'amour n'est qu'un accident de la vie: et quand il aura ses illusions, il en jouira, il les possédera; mais sans oublier que les vérités les plus sévères sont encore avant les illusions les plus heureuses.


Par: Etienne Pivert de Senancour

Extrait de: Obermann (1804)

Ajoutée par Savinien le 13/12/2012

 

Heureux celui qui possède ce que l'homme doit chercher, et qui jouit de tout ce que l'homme doit sentir! Heureux encore, dit-on, celui qui ne cherche rien, ne sent rien, n'a besoin de rien, et pour qui exister c'est vivre.


Par: Etienne Pivert de Senancour

Extrait de: Obermann (1804)

Ajoutée par Savinien le 13/12/2012

 

La grâce de la nature est dans le mouvement d'un bras; l'harmonie du monde est dans l'expression d'un regard. C'est pour l'amour que la lumière du matin vient éveiller les êtres et colorer les cieux; pour lui les feux de midi font fermenter la terre humide sous la mousse des forêts; c'est à lui que le soir destine l'aimable mélancolie de ses lueurs mystérieuses. Cette fontaine est celle de Vaucluse, ces rochers ceux de Meillerie, cette avenue celle des pamplemousses. Le silence protège les rêves de l'amour; le mouvement des eaux pénètre de sa douce agitation; la fureur des vagues inspire ses efforts orageux, et tout commandera ses plaisirs quand la nuit sera douce, quand la lune embellira la nuit, quand la volupté sera dans les ombres et la lumière, dans la solitude, dans les airs et les eaux et la nuit.


Par: Etienne Pivert de Senancour

Extrait de: Obermann (1804)

Ajoutée par Savinien le 13/12/2012

 

L'ambition est ce feu stérile qui brûle sous les glaces, qui consume sans rien animer, qui creuse d'immenses cavernes, qui ébranle sourdement, éclate en ouvrant des abîmes, et laisse un siècle de désolation sur la contrée qu'étonna sa lumière d'une heure.


Par: Etienne Pivert de Senancour

Extrait de: Obermann (1804)

Ajoutée par Savinien le 12/12/2012

 

J'avoue qu'il est naturel à l'homme de se croire moins borné, moins fini, de se croire plus grand que sa vie présente, lorsqu'il arrive qu'une perception subite lui montre les contrastes et l'équilibre, le lien, l'organisation de l'univers. Ce sentiment lui paraît comme une découverte d'un monde à connaître, comme un premier aperçu de ce qui pourrait lui être dévoilé un jour.


Par: Etienne Pivert de Senancour

Extrait de: Obermann (1804)

Ajoutée par Savinien le 12/12/2012

 

Un plaisir qui s'offre sans être un peu cherché par le désir perd souvent de sa grâce, comme un bien trop attendu a laissé passer l'instant qui lui donnait du mérite.


Par: Etienne Pivert de Senancour

Extrait de: Obermann (1804)

Ajoutée par Savinien le 12/12/2012

 

C'est une bien douce volupté de prolonger la jouissance en éludant le désir, de ne point précipiter sa joie, de ne point user sa vie. L'on ne jouit bien du présent que lorsqu'on attend un avenir au moins égal, et l'on perd tout bonheur si l'on veut être absolument heureux.


Par: Etienne Pivert de Senancour

Extrait de: Obermann (1804)

Ajoutée par Savinien le 03/12/2012

 

Cependant la vie n'est pas odieuse en général. Elle a ses douceurs pour l'homme de bien: il s'agit seulement d'imposer à son coeur le repos que l'âme a conservé quand elle est restée juste. On s'effraie de n'avoir plus d'illusions; on se demande avec qui l'on remplira ses jours. C'est une erreur: il ne s'agit pas d'occuper son coeur, mais de parvenir à le distraire sans l'égarer; et quand l'espérance n'est plus, il nous reste, pour arriver jusqu'à la fin, un peu de curiosité et quelques habitudes.
C'est assez pour atteindre la nuit: le sommeil est naturel, quand on n'est pas agité.


Par: Etienne Pivert de Senancour

Extrait de: Obermann (1804)

Ajoutée par Savinien le 03/12/2012

 

Qu'ils sont vains les soins de l'homme! Quelles risibles sollicitudes pour des incidents d'une heure! Quels tourments insensés pour arranger les détails de cette vie qu'un souffle du temps va dissiper! Regarder, jouir de ce qui se passe, imaginer, s'abandonner: ce serait là tout notre être. Mais régler, établir, connaître posséder; que de démence!


Par: Etienne Pivert de Senancour

Extrait de: Obermann (1804)

Ajoutée par Savinien le 03/12/2012

 

L'habitude ne peut remplacer ou changer les lois de la nature, mais elle est elle-même une de ces lois chez les êtres animés: par elle l'objet qui nous fût devenu étranger nous reste favorable. Un plaisir isolé, quelque vif qu'il pût être, ne laisserait qu'un stérile souvenir: mais une jouissance habituelle se perpétuera jusque dans la vieillesse, au moins gai des regrets qui ne seront pas sans douceurs. Le sort toujours précaire, ou le temps irrévocable déconcertent nos désirs, et nous voyons nos goûts s'éteindre comme nos passions successives: l'habitude est la seule pente sans aspérités où les heures anciennes semblent se reproduire jusqu'à l'heure dernière.


Par: Etienne Pivert de Senancour

Extrait de: Rêveries (1833)

Ajoutée par Savinien le 26/11/2012

 

Un rêve est une vie particulière qui s'intercale dans la vie terrestre. Le cours de celle-ci pourrait n'être également qu'une série de perceptions; un autre songe isolé dans la vie durable. Le moment du réveil viendra, disait l'antique sagesse.


Par: Etienne Pivert de Senancour

Extrait de: Rêveries (1833)

Ajoutée par Savinien le 26/11/2012

 

Quand des globes sont renouvelés, ils ne conservent aucune trace de ce qu'on y maudissait dans un autre âge, ou de ce que peut-être on y divinisait. Dans l'espace sans bornes circulent de loin en loin ces amas d'une matière inerte, sur laquelle fermentent, déraisonnent et espèrent des êtres agités qui tous retombent dans le silence et la profonde nuit. Les hommes, ainsi que les insectes, les peuples comme les familles appartiennent à la mort, et la nature est vivante; les effets changent, mais la cause de cette inconstance ne changera pas. Une même fécondité, une même force entraîne et la fleur qui s'ouvre, et la feuille qui tombe, et les êtres muets, et les êtres animés; la poussière des mondes dissous formera des mondes nouveaux, qui doivent s'éteindre aussi et se décomposer dans cette sombre fantaisie de ruine perpétuelle.


Par: Etienne Pivert de Senancour

Extrait de: Rêveries (1833)

Ajoutée par Savinien le 26/11/2012

 

La paix est le partage d'un homme sur dix mille. Pour le bonheur, il éveille, il agite; on le veut, on le cherche, on s'épuise; il est vrai qu'on l'espère, et peut-être on l'aurait, si la mort ou la décrépitude ne venaient avant lui.


Par: Etienne Pivert de Senancour

Extrait de: Obermann (1804)

Ajoutée par administrator le 21/11/2012

 

J'ai tout examiné, tout connu; si je n'ai pas tout éprouvé, j'ai du moins tout pressenti. Vos douleurs ont flétri mon âme; elles sont intolérables parce qu'elles sont sans but. Vos plaisirs sont illusoires, fugitifs, un jour suffit pour les connaître et les quitter. J'ai cherché en moi le bonheur, mais sans fanatisme; j'ai vu qu'il n'était pas fait pour l'homme seul: je le proposai à ceux qui m'environnaient, ils n'avaient pas le loisir d'y songer. J'interrogeai la multitude que flétrit la misère, et les privilégiés que l'ennui opprime; ils m'ont dit, nous souffrons aujourd'hui, mais nous jouirons demain. Pour moi je sais que le jour qui se prépare va marcher sur la trace du jour qui s'écoule. Vivez, vous que peut tromper encore un prestige heureux; mais moi, fatigué de ce qui peut égarer l'espoir, sans attente et presque sans désir, je ne dois plus vivre. Je juge la vie comme l'homme qui descend dans la tombe, qu'elle s'ouvre donc pour moi: reculerais-je le terme quand il est déjà atteint? La nature offre des illusions à croire et à aimer; elle ne lève le voile qu'au moment marqué pour la mort: elle ne l'a pas levé pour vous, vivez: elle l'a levé pour moi, ma vie n'est déjà plus.


Par: Etienne Pivert de Senancour

Extrait de: Obermann (1804)

Ajoutée par administrator le 20/11/2012

 

Je commence à sentir que j'avance dans la vie. Ces impressions délicieuses, ces émotions subites qui m'agitaient autrefois et m'entraînaient si loin d'un monde de tristesse, je ne les retrouve plus qu'altérées et affaiblies. [...] Je commence à voir ce qui est utile, ce qui est commode, et non plus ce qui est beau.


Par: Etienne Pivert de Senancour

Extrait de: Obermann (1804)

Ajoutée par administrator le 20/11/2012

 

Combien peu il faut à l'homme qui veut seulement vivre: et combien il faut à celui qui veut vivre content et employer ses jours! Celui-là serait bien plus heureux qui aurait la force de renoncer au bonheur, et de voir qu'il est trop difficile: mais faut-il donc qu'il reste toujours seul? La paix elle-même est un triste bien si on n'espère point la partager.


Par: Etienne Pivert de Senancour

Extrait de: Obermann (1804)

Ajoutée par administrator le 20/11/2012

 

Il est des jours pour les douleurs: nous aimons à les chercher en nous, à suivre leurs profondeurs, et à rester surpris devant leurs proportions démesurées: nous essayons, du moins dans les misères humaines, cet infini que nous voulons donner à notre ombre avant qu'un souffle du temps l'efface.


Par: Etienne Pivert de Senancour

Extrait de: Obermann (1804)

Ajoutée par Savinien le 13/11/2012

 

Je n'avais point appris alors que l'on buvait l'oubli des douleurs. Maintenant je suis homme, je connais l'amertume qui navre, et les dégoûts qui ôtent les forces: je sais respecter celui dont le premier besoin est de cesser un moment de gémir. Je suis indigné quand je vois des hommes à qui la vie est facile, reprocher durement à un pauvre qu'il boit du vin, et qu'il n'a pas de pain. Quelle âme ont donc reçue ces gens-là qui ne connaissent pas de plus grande misère que d'avoir faim?


Par: Etienne Pivert de Senancour

Extrait de: Obermann (1804)

Ajoutée par Savinien le 13/11/2012

 

J'avais besoin de bonheur. J'étais né pour souffrir. Vous connaissez ces jours sombres, voisins de frimas, dont l'aurore elle-même épaississant les brumes, ne commence la lumière que par des traits sinistres d'une couleur ardente sur les nues amoncelées. Ce voile ténébreux, ces rafales orageuses, ces lueurs pâles, ces sifflements à travers les arbres qui plient et frémissent, ces déchirements prolongés semblables à des gémissements funèbres: voilà le matin de la vie. A midi, des tempêtes plus froides et plus continues; le soir, des ténèbres plus épaisses: et la journée de l'homme est achevée.


Par: Etienne Pivert de Senancour

Extrait de: Obermann (1804)

Ajoutée par Savinien le 13/11/2012

 

Pour moi, j'aime les choses existantes; je les aime comme elles sont. Je ne désire, je ne cherche, je n'imagine rien hors de la nature. [...] Comme il ne me faut point des choses difficiles ou privilégiées, il ne me faut pas non plus des choses nouvelles, changeantes, multipliées. Ce qui m'a plu, me plaira toujours; ce qui a suffi à mes besoins, leur suffira dans tous les temps: le jour semblable au jour qui fut heureux, est encore un jour heureux pour moi; [...] Si je suis satisfait aujourd'hui, je le serai demain, je le serai toute l'année, je le serai toute la vie, mes voeux toujours simples, seront toujours remplis.


Par: Etienne Pivert de Senancour

Extrait de: Obermann (1804)

Ajoutée par Savinien le 07/11/2012

 

Les torts d'un ami peuvent entrer dans notre pensée, mais non dans nos sentiments.


Par: Etienne Pivert de Senancour

Extrait de: Obermann (1804)

Ajoutée par Savinien le 07/11/2012

 

C'est dans l'indépendance des choses, comme dans le silence des passions, que l'on peut étudier son être.


Par: Etienne Pivert de Senancour

Extrait de: Obermann (1804)

Ajoutée par Savinien le 07/11/2012