Thématique citations : Les alexandrins
879 Citations
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La colère de Samson
L'homme a toujours besoin de caresses et d'amour,
Sa mère l'en abreuve alors qu'il vient au jour,
Et ce bras le premier l'engourdit, le balance
Et lui donne un désir d'amour et d'indolence.
Troublé dans l'action, troublé dans le dessein,
Il rêvera partout à la chaleur du sein,
Aux chansons de la nuit, aux baisers de l'aurore,
A la lèvre de feu que sa lèvre dévore,
Aux cheveux dénoués qui roulent sur son front,
Et les regrets du lit, en marchant, le suivront.
Par: Alfred de Vigny
Extrait de: Les destinées (1864)
Ajoutée par Savinien le 24/08/2010
Les oracles
S'agiter et blesser est l'instinct des vipères;
L'Homme ainsi contre l'Homme a son instinct fatal:
Il retourne ses dards et nourrit ses colères
Au réservoir caché de son poison natal.
Dans quelque cercle obscur qu'on les ait vu descendre,
Homme ou serpent, blottis sous le verre et la cendre,
Mordront le diamant ou mordront le cristal.
Par: Alfred de Vigny
Extrait de: Les destinées (1864)
Ajoutée par Savinien le 24/08/2010
La maison du berger
Nous marcherons ainsi, ne laissant que notre ombre
Sur cette terre ingrate où les morts ont passé;
Nous nous parlerons d'eux à l'heure où tout est sombre,
Où tu te plais à suivre un chemin effacé,
A rêver, appuyée aux branches incertaines,
Pleurant, comme Diane au bord de ses fontaines,
Ton amour taciturne et toujours menacé.
Par: Alfred de Vigny
Extrait de: Les destinées (1864)
Ajoutée par Savinien le 24/08/2010
La maison du berger
Vivez, froide Nature, et revivez sans cesse
Sous nos pieds, sur nos fronts, puisque c'est votre loi;
Vivez, et dédaignez, si vous êtes déesse,
L'homme, humble passager, qui dut vous être un roi;
Plus que tout votre règne et que ses splendeurs vaines,
J'aime la majesté des souffrances humaines,
Vous ne recevrez pas un cri d'amour de moi.
Par: Alfred de Vigny
Extrait de: Les destinées (1864)
Ajoutée par Savinien le 24/08/2010
La maison du berger
Viens donc, le ciel pour moi n'est plus qu'une auréole
Qui t'entoure d'azur, t'éclaire et te défend;
La montagne est ton temple et le bois sa coupole;
L'oiseau n'est sur la fleur balancé par le vent,
Et la fleur ne parfume et l'oiseau ne soupire
Que pour mieux enchanter l'air que ton sein respire;
La terre est le tapis de tes beaux pieds d'enfants.
Eva, j'aimerai tout dans les choses créées,
Je les contemplerai dans ton regard rêveur
Qui partout répandra ses flammes colorées,
Son repos gracieux, sa magique saveur:
Sur mon coeur déchiré viens poser ta main pure,
Ne me laisse jamais seul avec la Nature;
Car je la connais trop pour n'en pas avoir peur.
Par: Alfred de Vigny
Extrait de: Les destinées (1864)
Ajoutée par Savinien le 24/08/2010
La prison
Je déchirais mon sein par mes gémissements,
J'effrayais mes geôliers de mes longs hurlements;
Des nuits, par mes soupirs, je mesurais l'espace;
Aux hiboux des créneaux je disputais leur place,
Et, pendant aux barreaux où s'arrêtaient mes pas,
Je vivais hors des murs d'où je ne sortais pas.
Par: Alfred de Vigny
Extrait de: Poèmes antiques et modernes (1868)
Ajoutée par Savinien le 24/08/2010
La prison
L'agonisant du lit se soulève et lui dit:
Vieillard, vous abaissez votre front interdit,
Je n'entends plus le bruit de vos conseils frivoles,
L'aspect de mon malheur arrête vos paroles.
Oui, regardez-moi bien, et puis dites, après,
Qu'un Dieu de l'innocent défend les intérêts;
Des péchés tant proscrits, où toujours l'on succombe,
Aucun n'a séparé mon berceau de ma tombe;
Seul, toujours seul, par l'âge et la douleur vaincu,
Je meurs tout chargé d'ans, et je n'ai pas vécu.
Par: Alfred de Vigny
Extrait de: Poèmes antiques et modernes (1868)
Ajoutée par Savinien le 24/08/2010
La Dryade
Vois-tu ce vieux tronc d'arbre aux immenses racines?
Jadis il s'anima de paroles divines;
Mais par les noirs hivers le chêne fut vaincu,
Et la Dryade aussi, comme l'arbre, a vécu.
Car tu le sais, berger, ces Déesses fragiles,
Envieuses des jeux et des danses agiles,
Sous l'écorce d'un bois où les fixa le sort,
Reçoivent avec lui la naissance et la mort.
Par: Alfred de Vigny
Extrait de: Poèmes antiques et modernes (1868)
Ajoutée par Savinien le 24/08/2010
La femme adultère
Et, la pierre à la main, la foule sanguinaire
S'appelait, la montrait: C'est la femme adultère!
Lapidez-la: déjà le séducteur est mort!
Et la femme pleura. - Mais le juge d'abord:
Qu'un homme d'entre vous, dit-il, jette une pierre
S'il se croit sans péché, qu'il jette la première.
Il dit, et s'écartant des mobiles Hébreux,
Apaisés par ces mots et déjà moins nombreux,
Son doigt mystérieux, sur l'arène légère,
Écrivait une langue aux hommes étrangère,
En caractères saints dans le ciel retracés...
Quand il se releva, tous s'étaient dispersés.
Par: Alfred de Vigny
Extrait de: Poèmes antiques et modernes (1868)
Ajoutée par Savinien le 24/08/2010
Eloa
Où me conduisez-vous, bel Ange? - Viens toujours.
- Que votre voix est triste, et quel sombre discours!
N'est-ce pas Eloa qui soulève ta chaîne?
J'ai cru t'avoir sauvé. - Non, c'est moi qui t'entraîne.
- Si nous sommes unis, peu m'importe en quel lieu!
Nomme-moi donc encore ou ta Soeur ou ton Dieu!
- J'enlève mon esclave et je tiens ma victime.
- Tu paraissais si bon! Oh! Qu'ai-je fait? - Un crime.
- Seras-tu plus heureux, du moins, es-tu content?
- Plus triste que jamais. - Qui donc es-tu? - Satan.
Par: Alfred de Vigny
Extrait de: Poèmes antiques et modernes (1868)
Ajoutée par Savinien le 24/08/2010
Eloa
Et comme, tous nourris de l'essence première,
Les anges ont au coeur des sources de lumière,
Tandis qu'elle parlait, ses ailes à l'entour,
Et son sein et son bras répandirent le jour:
Ainsi le diamant luit au milieu des ombres.
L'Archange s'en effraie, et sous ses cheveux sombres
Cherche un épais refuge à ses yeux éblouis;
Il pense qu'à la fin des temps évanouis,
Il lui faudra de même envisager son Maître,
Et qu'un regard de Dieu le brisera peut-être.
Par: Alfred de Vigny
Extrait de: Poèmes antiques et modernes (1868)
Ajoutée par Savinien le 24/08/2010
Eloa
Toi seule m'apparus comme une jeune étoile
Qui de la vaste nuit perce à l'écart le voile;
Toi seule me parus ce qu'on cherche toujours,
Ce que l'homme poursuit dans l'ombre de ses jours,
Le Dieu qui du bonheur connait seul le mystère,
Et la Reine qu'attend mon trône solitaire.
Enfin, par ta présence habile à me charmer,
Il me fut révélé que je pouvais aimer.
Par: Alfred de Vigny
Extrait de: Poèmes antiques et modernes (1868)
Ajoutée par Savinien le 24/08/2010
La vision de Dante
Et l'archange cria: - Trépassés! Trépassés!
Levez-vous, accourez, venez, comparaissez!
Voici l'instant où l'aigle aura peur des colombes.
O victimes! Sortez des nuits, sortez des tombes,
Sortez de terre en foule, à la hâte, à la fois!
Venez du fond des mers, venez du fond des bois,
Venez, celui qui saigne avec celui qui pleure!
Car le juge est assis pour punir, et c'est l'heure
Où les clairons du ciel sonnent aux quatre vents,
Et Dieu veut que les morts lui parlent des vivants.
Par: Victor Hugo
Extrait de: La légende des siècles (1859)
Ajoutée par Savinien le 24/08/2010
Le crapaud
Tout homme sur la terre, où l'âme erre asservie,
Peut commencer ainsi le récit de sa vie.
On a le jeu, l'ivresse et l'aube dans les yeux,
On a sa mère, on est des écoliers joyeux,
De petits hommes gais respirant l'atmosphère
A pleins poumons, aimés, libres, contents; que faire,
Sinon de torturer quelque être malheureux?
Le crapaud se traînait au fond du chemin creux.
C'était l'heure où des champs les profondeurs s'azurent.
Fauve, il cherchait la nuit; les enfants l'aperçurent
Et crièrent: - Tuons ce vilain animal,
Et puisqu'il est si laid, faisons-lui bien du mal! -
Par: Victor Hugo
Extrait de: La légende des siècles (1859)
Ajoutée par Savinien le 24/08/2010
Tout le passé et tout l'avenir
On comprend le printemps, l'aube, le nid, la rose;
Mais pourquoi les glaçons? Pourquoi le houx morose?
Pourquoi l'autour, ce criminel?
Pourquoi cette ombre froide où le jour se termine?
Pourquoi la bête fauve, et pourquoi la vermine?
Pourquoi vous? Répond l'éternel.
Par: Victor Hugo
Extrait de: La légende des siècles (1859)
Ajoutée par Savinien le 24/08/2010
A l'homme
Laissant derrière moi les molles cités pleines
De femmes et de fleurs qui mêlent leurs haleines,
Et les palais remplis de rires, de festins,
De danses, de plaisirs, de feux jamais éteints,
Je fuis, et je préfère à toute cette fête
La rive du torrent farouche où le prophète
Vient boire dans le creux de sa main en été,
Pendant que le lion boit de l'autre côté.
Par: Victor Hugo
Extrait de: La légende des siècles (1859)
Ajoutée par Savinien le 24/08/2010
Ronsard
C'est pourquoi, belle, il faut qu'en ce vallon tu rêves.
Et je rends grâce à Dieu, car il fit plusieurs Eve,
Une aux longs cheveux d'or, une au sein bruni,
Une gaie, une tendre, et, quand il eut fini,
Ce Dieu, qui crée au fond toujours les mêmes choses,
Avec ce qui restait des femmes fit les roses.
Par: Victor Hugo
Extrait de: La légende des siècles (1859)
Ajoutée par Savinien le 24/08/2010
Aux rois
Est-ce que vous croyez que nous qui sommes là,
Nous que de tout son poids toujours l'ombre accabla,
Nous le noir genre humain farouche, nous la plèbe,
Nous, les forçats du sol, les captifs de la glèbe,
Nous qui, de lassitude expirants, n'avons droit
Qu'à la faim, à la soif, à l'indigence, au froid,
Qui, tués de travail, agonisons pour vivre,
Nous qu'à force d'horreur le destin sombre enivre;
Est-ce que vous croyez que nous vous aimons, vous!
Nous vassaux, vous les rois! Nous moutons, vous les loups!
Par: Victor Hugo
Extrait de: La légende des siècles (1859)
Ajoutée par Savinien le 24/08/2010
Un voleur à un roi
Mais toi, quelle est ta peine? Aucune; et ton mérite?
Nul. On croit être grand, quoi! Parce qu'on hérite!
Ton père t'a laissé le monde en s'en allant.
Être né, quel effort! Avoir faim, quel talent:
Par: Victor Hugo
Extrait de: La légende des siècles (1859)
Ajoutée par Savinien le 24/08/2010
Un voleur à un roi
Jouer la comédie est le faible de Dieu;
Il ne s'irrite pas, mais il se moque un peu;
C'est un poète; et l'homme est sa marionnette.
La naissance et la mort sont deux coups de sonnette,
L'un à l'entrée, et l'autre au départ du pantin;
Je ris avec le vieux machiniste Destin.
Par: Victor Hugo
Extrait de: La légende des siècles (1859)
Ajoutée par Savinien le 24/08/2010
Un voleur à un roi
Je suis né, laisse-moi te raconter ce conte,
Pour avoir faim toujours et n'avoir jamais honte,
Car ce n'est pas honteux de manger. Rien n'est vrai
Que la faim; et l'enfer, dont l'homme fait l'essai,
C'est l'éternel refus du pain fuyant les bouches;
Et c'est pourquoi je rôde au fond des bois farouches.
Par: Victor Hugo
Extrait de: La légende des siècles (1859)
Ajoutée par Savinien le 23/08/2010
Un voleur à un roi
Vous êtes, sous le ciel par moments obscurci,
Un ambitieux, sire, et j'en suis un aussi;
Roi, nous avons, car l'homme est diversement ivre,
Le même but tous deux, c'est d'avoir de quoi vivre;
Il nous faut pour cela, suis-je sage? Es-tu fou?
A toi, prince, un royaume, à moi, penseur, un sou.
Par: Victor Hugo
Extrait de: La légende des siècles (1859)
Ajoutée par Savinien le 23/08/2010
Les mercenaires
Auriez-vous donc besoin de faste? Est-ce la pompe
Des parades, des cours, des galas qui vous trompe?
Mais alors, regardez. Est-ce que mes vallons
N'ont pas les torrents blancs d'écume pour galons?
Mai brode à mes rochers la passementerie
Des perles de rosée et des fleurs de prairie;
Mes vieux monts pour dorure ont le soleil levant;
Et chacun d'eux, brumeux, branle un panache au vent
D'où sort le roulement sinistre des tonnerres,
S'il vous faut, au milieu des forêts centenaires,
Une livrée, à vous les voisins du ciel bleu,
Pourquoi celle des rois, ayant celle de Dieu?
Par: Victor Hugo
Extrait de: La légende des siècles (1859)
Ajoutée par Savinien le 23/08/2010
La rose de l'infante
Il avait pour soutien la force de la nuit;
L'ombre était le cheval de sa statue équestre.
Toujours vêtu de noir, ce tout puissant terrestre
Avait l'air d'être en deuil de ce qu'il existait;
Il ressemblait au sphinx qui digère et se tait,
Immuable; étant tout, il n'avait rien à dire.
Nul n'avait vu ce roi sourire; le sourire
N'étant pas plus possible à ces lèvres de fer
Que l'aurore à la grille obscure de l'enfer.
Par: Victor Hugo
Extrait de: La légende des siècles (1859)
Ajoutée par Savinien le 23/08/2010
Le cycle pyrénéen
Noir ravin. Hors un coin vivant où retentit
Dans la forêt le son des buccins et des sistres,
Tout est désert. Halliers, bruit de feuilles sinistres,
Tristesse, immensité, c'est un de ces lieux là
Où se trouvait Caïn lorsque Dieu l'appela.
Par: Victor Hugo
Extrait de: La légende des siècles (1859)
Ajoutée par Savinien le 23/08/2010
Les quatre jours d'Elciis
Les yeux sous les sourcils, l'empereur très clément
Et très noble écouta l'homme patiemment,
Et consulta des yeux les rois; puis il fit signe
Au bourreau, qui saisit la hache.
- J'en suis digne,
Dit le vieillard, c'est bien, et cette fin me plaît. -
Et calme il rabattit de ses mains son collet,
Se tourna vers la hache, et dit: Je te salue.
Maîtres, je ne suis point de la taille voulue,
Et vous avez raison. Vous, princes, et vous, roi,
J'ai la tête de plus que vous, ôtez-la moi.
Par: Victor Hugo
Extrait de: La légende des siècles (1859)
Ajoutée par Savinien le 23/08/2010
Les quatre jours d'Elciis
O Dieu qui m'entendez, ces hommes sont hideux,
Certes, ils sont étonnés de nous comme nous d'eux.
Avez-vous fait erreur? Et que faut-il qu'on pense?
A qui le châtiment? A qui la récompense?
Quelle nuit! N'est-ce pas le plus dur des affronts
Que nous les preux ayons pour fils eux, les poltrons!
Et qu'abjects et rompant les anciens équilibres,
Eux les tyrans, soient nés de nous, les hommes libres;
Si bien que l'honnête homme est chargé du maudit
Et que le juste doit répondre du bandit!
Par: Victor Hugo
Extrait de: La légende des siècles (1859)
Ajoutée par Savinien le 23/08/2010
Les quatre jours d'Elciis
Si vous vous êtes mis dans l'esprit qu'en ayant
Plus d'infamie, on est roi plus flamboyant,
Si vous vous figurez vos races rajeunies
Par vos férocités et vos ignominies,
Rois, je vous le redis, vous vous trompez; l'erreur
C'est de croire qu'un nom peut grandir par l'horreur,
La fraude et les forfaits accumulés sans cesse.
Une augmentation de honte et de bassesse,
D'ombre et de déshonneur n'accroit pas les maisons;
La fange n'a jamais redoré les blasons.
Par: Victor Hugo
Extrait de: La légende des siècles (1859)
Ajoutée par Savinien le 23/08/2010
Welf, castellan d'Osbor
Oui, les femmes font faire aux hommes des sottises,
Roi d'Arles; mais j'ai, moi, c'est pourquoi je suis fort,
Pour épouse ma tour, pour amante la mort.
En guise de clairon l'ouragan m'accompagne.
Que peux-tu donc m'offrir qui vaille ma montagne,
César, roi des romains et des bohémiens?
Quand tu me donnerais ton aigle, j'ai les miens.
Par: Victor Hugo
Extrait de: La légende des siècles (1859)
Ajoutée par Savinien le 23/08/2010
L'Italie - Ratbert
Est-ce que tu m'en veux? C'est moi qui suis là! Dis,
Tu n'ouvriras donc plus tes yeux du paradis!
Je n'entendrai donc plus ta voix, pauvre petite!
Tout ce qui me tenait aux entrailles me quitte;
Et ce sera mon sort, à moi, le vieux vainqueur,
Qu'à deux reprises Dieu m'ait arraché le coeur,
Et qu'il ait retiré de ma poitrine amère
L'enfant, après m'avoir ôté du flanc la mère!
Par: Victor Hugo
Extrait de: La légende des siècles (1859)
Ajoutée par Savinien le 23/08/2010
L'Italie - Ratbert
Ah! Le vautour est triste à voir, en vérité,
Déchiquetant sa proie et planant; on s'effraie
Du cri de la fauvette aux griffes de l'orfraie;
L'épervier est affreux rongeant des os brisés;
Pourtant, par l'ombre immense on les sent excusés,
L'impénétrable faim est la loi de la terre,
Et le ciel, qui connaît la grande énigme austère,
La nuit, qui sert de fond au guet mystérieux
Du hibou promenant la rondeur de ses yeux
Ainsi qu'à l'araignée ouvrant ses pâles toiles,
Met à ce festin sombre une nappe d'étoiles;
Mais l'être intelligent, le fils d'Adam, l'élu
Qui doit trouver le bien après l'avoir voulu,
L'homme exterminant l'homme et riant, épouvante,
Même au fond de la nuit, l'immensité vivante,
Et, que le ciel soit noir ou que le ciel soit bleu,
Caïn tuant Abel est la stupeur de Dieu.
Par: Victor Hugo
Extrait de: La légende des siècles (1859)
Ajoutée par Savinien le 23/08/2010
L'aigle du casque
Tout à coup on entend la trompe des montagnes,
Chant des bois plus obscur que le glas du beffroi;
Et brusquement on sent de l'ombre autour de soi;
Bien qu'on soit sous le ciel, on se croit dans un antre.
Par: Victor Hugo
Extrait de: La légende des siècles (1859)
Ajoutée par Savinien le 23/08/2010
L'aigle du casque
Dix ans, cela suffit pour que les chênes verts
Soient d'une obscurité plus épaisse couverts;
Dix ans, cela suffit pour qu'un enfant grandisse.
En dix ans, certes, Orphée oublierait Eurydice,
Admète son épouse et Thisbé son amant,
Mais pas un chevalier n'oublierait un serment.
Par: Victor Hugo
Extrait de: La légende des siècles (1859)
Ajoutée par Savinien le 23/08/2010
Homo duplex
Un jour, le duc Berthold, neveu du comte Hugo,
Marquis du Rhin, seigneur de Fribourg en Brisgau,
Traversait en chassant la forêt de Thuringe.
Il vit, sous un grand arbre, un ange auprès d'un singe.
Ces deux êtres, pareils à deux lutteurs grondants,
Se regardaient l'un l'autre avec des yeux ardents;
Le singe ouvrait sa griffe et l'ange ouvrait son aile.
Et l'ange dit: - Berthold de Zoehringen, qu'appelle
Dans la verte forêt le bruit joyeux des cors,
Tu vois ici ton âme à côté de ton corps.
Ecoute, moi je suis ton esprit, lui ta bête.
Chacun de tes péchés lui fait lever la tête;
Chaque bonne action que tu fais me grandit.
Tant que tu vis, je lutte et j'étreins ce bandit;
A ta mort tout finit dans l'ombre ou dans l'aurore.
Car c'est moi qui t'enlève ou lui qui te dévore.
Par: Victor Hugo
Extrait de: La légende des siècles (1859)
Ajoutée par Savinien le 23/08/2010
Les trônes d'Orient
A ce cri, qu'apportait de toutes parts le vent,
Les tonnerres jetaient des grondements étranges,
Des flamboiements passaient sur les faces des anges,
Les grilles de l'enfer s'empourpraient, le courroux
En faisait remuer d'eux-mêmes les verrous,
Et l'on voyait sortir de l'abîme insondable
Une sinistre main qui s'ouvrirait formidable;
« Justice! » répétait l'ombre, et le châtiment
Au fond de l'infini se dressait lentement.
Par: Victor Hugo
Extrait de: La légende des siècles (1859)
Ajoutée par Savinien le 23/08/2010
Les chevaliers errants
Ces jeunes gens penchés sur cette jeune fille,
J'ai vu cela! Dieu bon, sont-ils de la famille
Des vivants, respirant sous ton clair horizon?
Sont-ce des hommes? Non. Rien qu'à voir la façon
Dont votre lèvre touche aux vierges endormies,
Princes, on sent en vous des goules, des lamies,
D'affreux êtres sortis des cercueils soulevés.
Je vous rend à la nuit. Tout ce que vous avez
De la face de l'homme est un mensonge infâme;
Vous avez quelque bête effroyable au lieu d'âme;
Sigismond l'assassin, Ladislas le forban,
Vous êtes des damnés en rupture de ban;
Donc lâchez les vivants et lâchez les empires!
Hors du trône, tyrans! A la tombe, vampires!
Chiens du tombeau, voyez le sépulcre. Rentrez.
Par: Victor Hugo
Extrait de: La légende des siècles (1859)
Ajoutée par Savinien le 23/08/2010
Les chevaliers errants
Tous les monts de la terre et tous les flots de l'onde
Ont, altiers ou tremblants, vos deux ombres sur eux;
Vous êtes les jumeaux du grand vertige heureux;
Vous avez la puissance et vous avez la gloire;
Mais, sous ce ciel de pourpre et sous ce dais de moire,
Sous cette inaccessible et haute dignité,
Sous cet arc de triomphe au cintre illimité,
Sous ce royal pouvoir, couvert de sacrés voiles,
Sous ces couronnes, tas de perles et d'étoiles,
Sous tous ces grands exploits, prompts, terribles, fougueux,
Sigismond est un monstre et Ladislas un gueux!
Par: Victor Hugo
Extrait de: La légende des siècles (1859)
Ajoutée par Savinien le 23/08/2010
Les chevaliers errants
Hommes qui m'écoutez, il est un pacte sombre
Dont tout l'univers parle et que vous connaissez;
Le voici: Moi, Satan, dieu des cieux éclipsés,
Roi des jours ténébreux, prince des vents contraires,
Je contracte alliance avec mes deux bons frères,
L'empereur Sigismond et le roi Ladislas;
Sans jamais m'absenter ni dire: je suis las,
Je les protégerai dans toute conjoncture;
De plus, je cède, en libre et pleine investiture,
Etant seigneur de l'onde et souverain du mont,
La mer à Ladislas, la terre à Sigismond,
A la condition que, si je le réclame,
Le roi m'offre sa tête et l'empereur son âme.
Par: Victor Hugo
Extrait de: La légende des siècles (1859)
Ajoutée par Savinien le 23/08/2010
Les chevaliers errants
- Vengeance! Mort! Rugit Rostabat le géant,
Nous sommes cent contre un. Tuons ce mécréant!
- Infants! Cria Roland, la chose est difficile;
Car Roland n'est pas un. J'arrive de Sicile,
D'Arabie et d'Egypte, et tout ce que je sais,
C'est que des peuples noirs devant moi sont passés;
Je crois avoir plané dans le ciel solitaire;
Il m'a semblé parfois que j'ai quitté la terre
Et l'homme, et que le dos monstrueux des griffons
M'emportait au milieu des nuages profonds;
Mais, n'importe, j'arrive, et votre audace est rare,
Et j'en ris. Prenez garde à vous, car je déclare,
Infants, que j'ai toujours senti Dieu près de moi.
Vous êtes cent contre un! Pardieu! Le bel effroi!
Fils, cent maravédis valent-ils une piastre?
Cent lampions sont-ils plus farouches qu'un astre?
Combien de poux faut-il pour manger un lion?
Vous êtes peu nombreux pour la rébellion
Et pour l'encombrement du chemin, quand je passe.
Par: Victor Hugo
Extrait de: La légende des siècles (1859)
Ajoutée par Savinien le 23/08/2010
Les chevaliers errants
Il ne sera pas dit que quelqu'un sur la terre,
Princes, m'aura vu faire une chose et la taire,
Et que, questionné, j'aurai balbutié.
Le hardi qui fait peur, muet, ferait pitié.
Par: Victor Hugo
Extrait de: La légende des siècles (1859)
Ajoutée par Savinien le 23/08/2010
Les sept merveilles du monde
Les ans fuyaient, les vents soufflaient; et le monument
Méditait, immobile et triste, et, par moment,
Toute l'humanité, comme une fourmilière,
Satrape au sceptre d'or, prêtre au thyrse de lierre,
Rois, peuples, légions, combats, trônes croulants,
Etait subitement visible sur ses flancs
Dans quelque déchirure immense des nuées.
Tout flottait sur sa base en ombres dénouées;
Et Chéops répéta: - Je suis l'éternité.
Par: Victor Hugo
Extrait de: La légende des siècles (1859)
Ajoutée par Savinien le 23/08/2010
Les sept merveilles du monde
Je suis l'Olympien, je suis le musagète;
Tout ce qui vit, respire, aime, pense et végète,
Végète, pense, vit, aime et respire en moi;
L'encens monte à mes pieds, mêlé d'un vague effroi;
L'angle de mon sourcil touche à l'axe du monde;
La tempête me parle avant de troubler l'onde;
Je dure sans vieillir, j'existe sans souffrir;
Je ne sais qu'une chose impossible: mourir.
Par: Victor Hugo
Extrait de: La légende des siècles (1859)
Ajoutée par Savinien le 23/08/2010
Les sept merveilles du monde
Les siècles, vénérable et triomphante épreuve,
A jamais en passant verront la grande veuve
Assise sur mon seuil, fantôme saint et doux;
Elle attend le moment d'aller, près de l'époux,
Se coucher dans le lit de la noce éternelle;
Elle pare son front d'ache et de fraxinelle,
Et se parfume afin de plaire à son mari;
Elle tient un miroir qui n'a jamais souri,
Et se met des anneaux aux doigts, et sous ses voiles
Peigne ses longs cheveux d'où tombent des étoiles.
Par: Victor Hugo
Extrait de: La légende des siècles (1859)
Ajoutée par Savinien le 23/08/2010
Les sept merveilles du monde
C'est dans nos bras, que n'a jamais touchés la faux,
Que cette reine a fait ses songes triomphaux;
Nos parfums ont parfois conseillé des supplices;
De ses enivrements nos fleurs furent complices;
Nos sentiers n'ont gardé qu'une trace, son pas.
Fils de Sémiramis, nous ne périrons pas;
Ce qu'assembla sa main, qui pourrait le disjoindre?
Nous regardons le siècle après le siècle poindre;
Nous regardons passer les peuples tour à tour;
Nous sommes à jamais, et jusqu'au dernier jour,
Jusqu'à ce que l'aurore au front des cieux s'endorme,
Les jardins monstrueux plein de sa joie énorme.
Par: Victor Hugo
Extrait de: La légende des siècles (1859)
Ajoutée par Savinien le 23/08/2010
Aymerillot
Alors, levant la tête,
Se dressant tout debout sur ses grands étriers,
Tirant sa large épée aux éclairs meurtriers,
Avec un âpre accent plein de sourdes huées,
Pâle, effrayant, pareil à l'aigle des nuées,
Terrassant du regard son camp épouvanté,
L'invincible empereur s'écria: - Lâcheté!
O comtes palatins tombés dans ces vallées,
O géants qu'on voyait debout dans les mêlées,
Devant qui Satan même aurait crié merci,
Olivier et Roland, que n'êtes vous ici!
Si vous étiez vivants, vous prendriez Narbonne
Paladins! Vous, du moins, votre épée était bonne,
Votre coeur était haut, vous ne marchandiez pas!
Vous alliez de l'avant sans compter tous vos pas!
O compagnons couchés dans la tombe profonde,
Si vous étiez vivants, nous prendrions le monde!
Par: Victor Hugo
Extrait de: La légende des siècles (1859)
Ajoutée par Savinien le 23/08/2010
La découverte du Titan
Il avait traversé tout le dessous du monde.
Il avait dans les yeux l'éternité profonde.
Il se fit un silence inouï; l'on sentit
Que ce spectre était grand, car tout devint petit.
Par: Victor Hugo
Extrait de: La légende des siècles (1859)
Ajoutée par Savinien le 23/08/2010
Booz endormi
Voilà longtemps que celle avec qui j'ai dormi,
O seigneur! A quitté ma couche pour la vôtre;
Et nous sommes encore tout mêlés l'un à l'autre,
Elle à demi vivante et moi mort à demi.
Par: Victor Hugo
Extrait de: La légende des siècles (1859)
Ajoutée par Savinien le 23/08/2010
Booz endormi
Booz était bon maître et fidèle parent;
Il était généreux, quoiqu'il fût économe;
Les femmes regardaient Booz plus qu'un jeune homme,
Car le jeune homme est beau, mais le vieillard est grand.
Le vieillard, qui revient vers la source première,
Entre aux jours éternels et sort des jours changeants;
Et l'on voit de la flamme aux yeux des jeunes gens,
Mais dans l'oeil du vieillard on voit de la lumière.
Par: Victor Hugo
Extrait de: La légende des siècles (1859)
Ajoutée par Savinien le 23/08/2010
Les lions
Quand la nuit eut noirci le grand firmament bleu,
Le gardien voulut voir la fosse, et cet esclave,
Collant sa face pâle aux grilles de la cave,
Dans sa profondeur vague aperçut Daniel
Qui se tenait debout et regardait le ciel,
Et songeait, attentif aux étoiles sans nombre,
Pendant que les lions léchaient ses pieds dans l'ombre.
Par: Victor Hugo
Extrait de: La légende des siècles (1859)
Ajoutée par Savinien le 23/08/2010
La conscience
Alors il dit: - Je veux habiter sous la terre
Comme dans son sépulcre un homme solitaire;
Rien ne me verra plus, je ne verrai plus rien. -
On fit donc une fosse, et Caïn dit: c'est bien!
Puis il descendit seul sous cette voûte sombre.
Quand il se fut assis sur sa chaise dans l'ombre
Et qu'on eut sur son front fermé le souterrain,
L'oeil était dans la tombe et regardait Caïn.
Par: Victor Hugo
Extrait de: La légende des siècles (1859)
Ajoutée par Savinien le 23/08/2010
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