Le Demi-Monde
Année de parution : 1855 Etablissons donc ici, pour les dictionnaires à venir, que le Demi-Monde ne représente pas, comme on le croit, comme on l'imprime, la cohue des courtisanes, mais la classe des déclassées. N'est pas du Demi-Monde qui veut. Il faut avoir fait ses preuves pour y être admise. Madame d'Ange le dit au deuxième acte: « Ce monde est une déchéance pour celles qui sont parties d'en haut, mais c'est un sommet pour celles qui sont parties d'en bas. » Ce monde se compose, en effet, de femmes, toutes de souche honorable, qui, jeunes filles, épouses, mères, ont été de plein droit accueillies et choyées dans les meilleures familles, et qui ont déserté. Les noms qu'elles portent sont portés simultanément dans le vrai monde qui les a exclues par des hommes, des femmes, des enfants pour qui vous et moi professons l'estime la plus méritée, et à qui, convention tacite, on ne parle jamais de leurs femmes, de leurs filles, ou de leurs mères. Ce monde commence où l'épouse légale finit, et il finit où l'épouse vénale commence, il est séparé des honnêtes femmes par le scandale public, des courtisanes par l'argent. Là, il est borné par un article du Code; ici, par un rouleau d'or. Il se cramponne à ce dernier argument: « Nous donnons, nous ne vendons pas; » et l'on en est bannie pour s'être vendue, comme on est bannie de l'autre pour s'être donnée. L'homme y reste éternellement débiteur de la femme, et celle-ci peut s'y croire encore respectée en voyant ce débiteur la traiter dans les rues, comme si elle était toujours son égale. A ces femmes devenues libres il ne faut pas donner son nom, mais en tout temps on peut offrir son bras. Elles sont à qui leur plait, non à qui elles plaisent. Bref tout s'y passe entre l'amour du plaisir et le plaisir de l'amour; et ce monde pourrait être confondu maintenant plutôt avec celui des femmes qui ne veulent pas de lui qu'avec celui des femmes dont il ne veut pas. |
