Citations de España, de Théophile Gautier

12 Citations

Au bord de la mer


La lune de ses mains distraites
A laissé choir, du haut de l'air,
Son grand éventail à paillettes
Sur le bleu tapis de la mer.

Pour le ravoir elle se penche
Et tend son beau bras argenté,
Mais l'éventail fuit sa main blanche,
Par le flot qui passe emporté.

Au gouffre amer, pour te le rendre,
Lune, j'irais bien me jeter,
Si tu voulais du ciel descendre,
Au ciel si je pouvais monter!


Par: Théophile Gautier

Extrait de: España (1845)

Ajoutée par Savinien le 06/03/2023

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J’ai laissé de mon sein de neige


J'ai laissé de mon sein de neige
Tomber un oeillet rouge à l'eau.
Hélas! Comment le reprendrai-je
Mouillé par l'onde du ruisseau?
Voilà le courant qui l'entraîne!
Bel oeillet aux vives couleurs,
Pourquoi tomber dans la fontaine?
Pour t'arroser j'avais mes pleurs!


Par: Théophile Gautier

Extrait de: España (1845)

Ajoutée par Savinien le 06/03/2023

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Sérénade


Sur le balcon où tu te penches
Je veux monter... Efforts perdus!
Il est trop haut, et tes mains blanches
N'atteignent pas mes bras tendus.

Pour déjouer ta duègne avare,
Jette un collier, un ruban d'or;
Ou des cordes de ta guitare
Tresse une échelle, ou bien encor...

Ote tes fleurs, défais ton peigne,
Penche sur moi tes cheveux longs,
Torrent de jais dont le flot baigne
Ta jambe ronde et tes talons.

Aidé par cette échelle étrange,
Légèrement je gravirai,
Et jusqu'au ciel, sans être un ange,
Dans les parfums je monterai!


Par: Théophile Gautier

Extrait de: España (1845)

Ajoutée par Savinien le 06/03/2023

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Les trois grâces de Grenade


Douce Martirio, je crois te voir encore,
Fraîche à faire jaunir les roses de l'aurore,
Dans ton éclat vermeil, dans ta fleur de beauté,
Comme une pêche intacte au duvet velouté,
Avec tes yeux nacrés, ciel aux astres d'ébène,
Et ta bouche d'oeillet épanouie à peine,
Si petite vraiment qu'on n'y saurait poser,
Même quand elle rit, que le quart d'un baiser.


Par: Théophile Gautier

Extrait de: España (1845)

Ajoutée par Savinien le 06/03/2023

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Le roi solitaire


Je vis cloîtré dans mon âme profonde,
Sans rien d'humain, sans amour, sans amis,
Seul comme un dieu, n'ayant d'égaux au monde
Que mes aïeux sous la tombe endormis!
Hélas! Grandeur veut dire solitude.
Comme une idole au geste surhumain,
Je reste là, gardant mon attitude,
La pourpre au dos, le monde dans la main.
[...]
Je puis tout faire, et je n'ai plus d'envie.
Ah! Si j'avais seulement un désir!
Si je sentais la chaleur de la vie!
Si je pouvais partager un plaisir!
Mais le soleil va toujours sans cortège;
Les plus hauts monts sont aussi les plus froids;
Et nul été ne peut fondre la neige
Sur les sierras et dans le coeur des rois!


Par: Théophile Gautier

Extrait de: España (1845)

Ajoutée par Savinien le 06/03/2023

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Les yeux bleus de la montagne


On trouve dans les monts des lacs de quelques toises,
Purs comme des cristaux, bleus comme des turquoises,
Joyaux tombés du doigt de l'ange Ithuriel,
Où le chamois craintif, lorsqu'il vient pour y boire,
S'imagine, trompé par l'optique illusoire,
Laper l'azur du ciel.

Ces limpides bassins, quand le jour s'y reflète,
Ont comme la prunelle une humide paillette;
Et ce sont les yeux bleus, au regard calme et doux,
Par lesquels la montagne en extase contemple,
Forgeant quelque soleil dans le fond de son temple,
Dieu, l'ouvrier jaloux!


Par: Théophile Gautier

Extrait de: España (1845)

Ajoutée par Savinien le 06/03/2023

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L'horloge


Oui, c'est bien vrai, la vie est un combat sans trêve,
Un combat inégal contre un lutteur caché
Qui d'aucun de nos coups ne peut être touché;
Et dans nos coeurs criblés, comme dans une cible,
Tremblent les traits lancés par l'archer invisible.
Nous sommes condamnés, nous devons tous périr;
Naître, c'est seulement commencer à mourir.


Par: Théophile Gautier

Extrait de: España (1845)

Ajoutée par Savinien le 06/03/2023

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L'horloge


Mais sur l'humble cadran regardé par hasard,
Comme les mots de flamme aux murs de Balthazar,
Comme l'inscription de la porte maudite,
En caractères noirs une phrase est écrite;
Quatre mots solennels, quatre mots de latin,
Où tout homme en passant peut lire son destin:
« Chaque heure fait sa plaie et la dernière achève! »


Par: Théophile Gautier

Extrait de: España (1845)

Ajoutée par Savinien le 06/03/2023

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Départ


Je suis parti, laissant sur le seuil inquiet,
Comme un manteau trop vieux que l'on quitte à regret,
Cette lente moitié de la nature humaine,
L'habitude au pied sûr qui toujours y ramène,
Les pâles visions, compagnes de mes nuits,
Mes travaux, mes amours et tous mes chers ennuis.


Par: Théophile Gautier

Extrait de: España (1845)

Ajoutée par Savinien le 06/03/2023

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Départ


Je sentais le désir d'être absent de moi-même;
Loin de ceux que je hais et loin de ceux que j'aime,
Sur une terre vierge et sous un ciel nouveau,
Je voulais écouter mon coeur et mon cerveau,
Et savoir, fatigué de stériles études,
Quels baumes contenait l'urne des solitudes,
Quels mots balbutiait, avec ses bruits confus,
Dans la rumeur des flots et des arbres touffus,
La nature, ce livre où la plume divine
Ecrit le grand secret que nul œil ne devine!


Par: Théophile Gautier

Extrait de: España (1845)

Ajoutée par Savinien le 06/03/2023

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Départ


Comme au jour du départ on voit parmi les nues
Tournoyer et crier une troupe de grues,
Mes rêves palpitants, prêts à prendre leur vol,
Tournoyaient dans les airs et dédaignaient le sol;

Au colombier, le soir, ils rentraient à grand'peine,
Et, des hôtes pensifs qui hantent l'âme humaine,
Il ne s'asseyait plus à mon triste foyer
Que l'ennui, ce fâcheux qu'on ne peut renvoyer!


Par: Théophile Gautier

Extrait de: España (1845)

Ajoutée par Savinien le 06/03/2023

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Le pin des landes


On ne voit en passant par les Landes désertes,
Vrai Sahara français, poudré de sable blanc,
Surgir de l'herbe sèche et des flaques d'eaux vertes
D'autre arbre que le pin avec sa plaie au flanc,

Car pour lui dérober ses larmes de résine,
L'homme, avare bourreau de la création,
Qui ne vit qu'aux dépens de ce qu'il assassine
Dans son tronc douloureux ouvre un large sillon.

Sans regretter son sang qui coule goutte à goutte,
Le pin verse son baume et sa sève qui bout,
Et se tient toujours droit sur le bord de la route,
Comme un soldat blessé qui veut mourir debout.

Le poète est ainsi dans les Landes du monde;
Lorsqu'il est sans blessure, il garde son trésor.
Il faut qu'il ait au coeur une entaille profonde
Pour épancher ses vers, divines larmes d'or !


Par: Théophile Gautier

Extrait de: España (1845)

Ajoutée par Savinien le 06/03/2023

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